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Du côté du Sphinx: René Guénon

La Lettre G  n° 9, pp. 55-64

(Extraits)

      L’un des avantages qu’il y a à s’adresser à un nombre de lecteurs somme toute assez réduit est d’arriver, tôt ou tard, à connaître une bonne partie de son propre «public». Souvent, la correspondance que reçoit la Rédaction contient des suggestions intéressantes et offre des occasions d’approfondir des sujets qu’on aurait tendance à considérer comme acquis, cela plus par superficialité que par compréhension effective. Dans la plupart des cas, nos correspondants partagent naturellement les vues exposées dans la revue, mais les cas de désaccords, ou même de contestation ouverte de ce que nous écrivons dans ces pages, ne manquent pas non plus.

      Un exemple de ce second genre de disposition nous a tout récemment été donné par un lecteur qui, non sans une appréciable franchise, a reproché aux rédacteurs de la revue la «rigide orthodoxie guénonienne» qui les caractérise, ajoutant que celle-ci constituerait, à ses yeux, un «obstacle capable d’arrêter toute progression sur la voie initiatique [!], puisque chaque maçon doit être, avant tout et dans son cœur, un hérétique, comme le furent nos ancêtres, gnostiques, cathares et templiers». Ces critiques, selon nous, ne font que porter à l’extrême certains préjugés défavorables à René Guénon, préjugés bien vivaces et enracinés à l’intérieur comme à l’extérieur de la Maçonnerie et qui ont du reste accompagné durant des décennies la diffusion de l’œuvre de cet auteur, tout comme ils se sont exprimés, dans des termes à peu près semblables, à l’encontre de la «Rivista di Studi Tradizionali»[1]. Il ne nous semble donc pas hors de propos de les examiner de plus près, notamment pour essayer de déterminer, au-delà des appréciations et opinions plus ou moins occasionnelles sur tel ou tel texte, quelles sont les raisons de fond d’une si grave incompréhension de la nature et de la portée de l’œuvre de R. Guénon et de ses rapports avec la Maçonnerie.

      Pour commencer nous chercherons à clarifier la signification d’un couple de termes antithétiques qui semblent beaucoup préoccuper certains détracteurs du point de vue traditionnel: orthodoxe et hétérodoxe. Étymologiquement, orthodoxie ne signifie rien d’autre qu’«opinion droite», étant dérivé de la réunion des mots grecs orthos et doxa; son antonyme, hétérodoxie, signifie au contraire «opinion autre» par suite de la substitution de heteros à orthos, et, par conséquent, «opinion non droite». Et si l’on s’en tient seulement là, il semble déjà difficile de comprendre comment on peut se flatter de sa propre «hétérodoxie», comme cela arrive assez souvent aujourd’hui, même en dehors du milieu maçonnique.

      S’il en est ainsi, c’est évidemment par suite de l’histoire malheureuse que traversa le mot «orthodoxie» en Occident, histoire qui résonne de procédés complètement étrangers à toute préoccupation d’ordre intellectuel et destinés à affirmer une sorte de «pensée unique». Mais pour en revenir aux critiques de notre correspondant, il est évident qu’elles n’ont aucun rapport avec le point de vue exprimé par R. Guénon qui, au contraire, a consacré des milliers de pages à démontrer l’unité essentielle de toutes les traditions, dont il considérait chacune comme une adaptation légitime des principes métaphysiques aux différentes conditions de temps et de lieu. Du point de vue traditionnel il s’ensuit que, plus que d’«orthodoxie», c’est d’«orthodoxies» que l’on devrait parler à juste titre, ou de différent points d’observation de la réalité, tous légitimes et tous inspirés des mêmes principes d’ordre transcendant: et d’ailleurs, l’idée de fixer une limite aux formulations possibles de la Vérité représente déjà, du point de vue traditionnel, une manifestation typique d’hétérodoxie.

      Pour ce qui est ensuite du terme «hérésie», du point de vue étymologique il ne signifie que «choix», hairesis, et l’on ne peut donc pas en faire un synonyme d’«hétérodoxie» à moins de considérer que tout «choix» est nécessairement «hétérodoxe» parce que potentiellement contraire à une «orthodoxie unique» portée aux nues. Et si la Maçonnerie fut le «centre d’union» où convergèrent les héritages de multiples courants initiatiques considérés comme «hérétiques», c’est également parce que de semblables doctrines, pleinement orthodoxes, menaçaient d’être envahies par une hétérodoxie négatrice et destructrice visant à s’arroger un illégitime «monopole de la vérité». S’agissant ensuite du terme d’«hérésie», en y regardant de plus près on observe que, par suite de la signification de fraction dissidente, secte, fausse doctrine, qu’il a vite revêtue dans les textes chrétiens rédigés en grec, l’usage en a fait un antonyme d’«orthodoxie», ce qui peut être considéré comme un glissement de sens assez impropre: d’une part en effet, toute possible orthodoxie, c’est-à-dire «opinion droite», ne peut être comprise au-delà d’un niveau très élémentaire que sur la base d’une attitude profondément «hérétique», d’un «choix» intérieur d’ordre intellectuel qui ne se fonde pas sur la simple imitation des présumées «autorités» extérieures ou des suggestions propagées dans le milieu où l’on vit; d’autre part, le fait d’adopter une idée sans l’examiner, donc sans la «choisir»[2] effectivement, représente sinon une manifestation certaine d’hétérodoxie, du moins un des plus sûrs chemins vers la cécité intellectuelle.

      Nous comprenons tout à fait que ces considérations paraissent rebutantes à beaucoup puisque, ne répondant à aucun des préjugés sur lesquels repose depuis longtemps l’intellectualité occidentale, elles sont de nature à mécontenter tout le monde; mais le sujet que nous allons maintenant aborder est peut-être plus indigeste encore. En effet, au-delà des questions liées à ce que signifient l’«orthodoxie» et l’«hérésie», une autre raison nous interdit d’accepter d’être rangés sous l’étiquette d’«orthodoxie guénonienne»: René Guénon. [...]

L. M.



notes

  1. Par exemple par Julius Evola, qui qualifiait les écrits de cette revue par l’expression absurde de «scolastique guénonienne».

  2. Par là il convient d’entendre que, lorsque ce «choix» porte sur des questions relatives à l’aspiration initiatique, il ne sera que le reflet visible, sur le plan individuel, de l’«élection» qui veut que l’«on ne choisit pas la voie, c’est la voie qui choisit»: il équivaudra en quelque sorte au «choix» qu’on demande au récipiendaire de faire entre se soumettre aux épreuves initiatiques ou renoncer à l’initiation.




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