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La «chaîne de la tradition»
La Lettre G n° 8, pp. 3-18
(Extraits)
Il pourrait sembler superflu aux lecteurs de cette
revue que nous revenions sur l’idée de «tradition»,
dont la définition et les implications devraient être
suffisamment claires. Du reste, les premiers mots de
la Constitution de l’une des plus anciennes Obédiences
maçonniques européennes nous rappelle
déjà que «La Maçonnerie est un Ordre universel initiatique,
de caractère traditionnel et symbolique»[1],
voulant ainsi, évidemment, attribuer ce même caractère
fondamental aussi bien à la méthode de
transmission des enseignements maçonniques, c’està-dire le symbolisme, qu’à l’origine de ceux-ci, c’està-dire la tradition.
Toutefois, même dans des milieux qui devraient
par nature être préservés de certaines déformations,
il n’est pas rare de voir confondre la tradition, entendue
au sens de transmission de symboles, rites et
doctrines servant de supports à la réalisation initiatique,
avec les différentes facettes du «traditionalisme», favorables au retour à des formes sociales, culturelles
ou même «esthétiques» du passé. Cette dernière
façon de voir les choses, que nous pourrions
dire plus que conservatrice: «régressiste» – si l’on
nous permet le néologisme –, se place par contre sur
un plan complètement différent de ce dont il s’agit
ici[2] et reflète, selon nous, l’une des nombreuses maladies
de la pensée que la culture contemporaine dissémine
comme autant d’écrans aux questions qui relèvent
véritablement du point de vue initiatique.
Cela ne veut naturellement pas dire que les initiés
doivent par principe se désintéresser de tout ce qui
a trait au domaine social où ils se situent: ce genre
de supputation n’aurait aucune justification logique
et pourrait aisément être réfutée par de nombreux
exemples du passé qui démontrent exactement le
contraire: à cette différence près que, dans leur façon
d’aborder ce genre de questions, ceux qui se placent
d’un point de vue réellement traditionnel ont
(ou devraient avoir) à leur disposition bien d’autres
instruments d’analyse et d’action que l’inconsistance
des tendances sentimentales que recouvrent les
termes de «conservateur» ou «progressiste».
Ces équivoques dissipées, nous pouvons maintenant
passer dans de meilleures dispositions d’esprit
à l’examen du passage de René Guénon qui a inspiré
le titre du présent article: «de Pythagore à Virgile et
de Virgile à Dante, la “chaîne de la tradition” ne fut sans
doute pas rompue sur la terre d’Italie»[3].
Le contexte où se place ce propos permet de voir
clairement que la «continuité» dont il est question
n’est pas à rechercher sur le plan des formes exté-
rieures, mais bien plutôt sur celui de l’usage d’instruments
symboliques, en particulier du symbolisme
des nombres, qui, bien qu’on le retrouve généralement
dans les courants initiatiques les plus divers par
suite de l’unité fondamentale des formes traditionnelles,
n’en représente pas moins en l’occurrence
une marque suffisante de continuité d’ordre proprement
initiatique entre les pythagoriciens, les traditions
liées au mystères de l’époque romaine classique
et les Fidèles d’Amour. Ce qui est curieux, c’est
que les trois figures emblématiques citées par R. Guénon
sont précisément des exemples significatifs d’initiés
qui, outre qu’ils transmirent le patrimoine symbolique
dont il étaient dépositaires, contribuèrent
de façon déterminante à influer sur le milieu social
et culturel de leur temps: Pythagore en participant
directement au gouvernement de la ville de Crotone,
où il inspira une administration basée sur les
principes de son école; Virgile par l’influence qu’il
exerça, directement ou par le biais du cercle de Gaio
Cilnio Mecenate, sur la ligne politique impériale
d’Auguste; et enfin Dante par le soutien qu’il apporta,
à travers ses écrits ou son action plus directement
politique, à l’idéal que représentait la restauration
d’un Empire universel et autonome.
Si l’on voulait également découvrir une continuité
dans l’aspect plus proprement social de l’action
de ces initiés, ce n’est assurément pas dans les
strates de la politique moderne qu’on pourrait en
trouver la clef. Dante, par exemple, était indiscutablement
opposé à une modalité d’organisation qui
apparaissait comme «neuve» à l’époque, à savoir celle
des états-nations qui commençaient à prendre forme
sous l’impulsion des juristes français réunis à la
cour de Philippe le Bel; quant à Virgile, il se déclara
favorable à la forme naissante de l’empire contre les «traditionalistes» républicains; et pour ce qui est de
Pythagore, nous ne pouvons oublier qu’il fut considéré
à divers égards comme un «innovateur» en matière
de rapports sociaux, par exemple en admettant
les femmes en même temps que les hommes à ses enseignements
philosophiques.
Il nous semble donc plus exact de considérer que
ce qui a uni les maillons de cette «chaîne», y compris
du point de vue de la science de la gouvernance des
hommes, ce ne fut pas la «nostalgie» d’un passé idyllique
imaginaire confondu avec l’âge d’or, mais l’application
constante, suivant la diversité des conditions
extérieures, des enseignements tirés des doctrines
traditionnelles qu’ils transmirent. Et le fait que
cela se soit traduit pour Virgile par un accord avec
ceux qui sortaient alors vainqueurs de la lutte politique,
et pour Dante par une opposition aux tendances
dominantes qui entraîna sa persécution et
son exil, n’est autre que la preuve que le fil rouge qui
les unissait ne rompait pas devant l’opportunisme
ou la convenance personnelle, même s’agissant de
questions apparemment très extérieures: qualité qui
n’est, du reste, que l’application au domaine des rapports
sociaux des principes fondamentaux sur lesquels
repose toute doctrine initiatique. [...]
Giovanni Testanera
notes
1. Art. 1 de la Constitution du Grand Orient d’Italie (souligné
par nous).
2. Nous ne pouvons développer ici les différences de nature
profonde qui séparent ces deux points de vue, par
ailleurs bien expliquées par René Guénon dans «Tradition
et traditionalisme» (ch. XXXI du Règne de la Quantité et les
Signes des Temps) et dans «Tradition et transmission» (ch. IX
des Aperçus sur l’Initiation).
3. R. Guénon, L’Esotérisme de Dante, Gallimard, Paris, ch. II,
«La Fede Santa», p. 16.
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