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À propos du «nom» des Maîtres Maçons

La Lettre G  n° 7, pp. 63-77

(Extraits)

      Nous avons jugé à propos d’accompagner l’étude de Denys Roman, ici présentée pour la première fois aux lecteurs de langue italienne, de quelques observations complémentaires susceptibles de situer plus largement dans le contexte général des «noms initiatiques» l’aspect particulier examiné par l’auteur. Cela permettra en outre de montrer de nouveau que les livres de René Guénon, loin d’être détachés de ce type de thèmes spécifiquement maçonniques, comme ils pourraient en donner l’impression au premier abord, contiennent au contraire des indications qui, explicitement ou implicitement, les touchent de très près.

      À propos de l’imposition d’un nom initiatique au néophyte, l’auteur, constatant l’absence de toute allusion à cette pratique dans les principaux rituels maçonniques, est amené à penser que ce changement de nom n’est vraisemblablement plus pratiqué. Or, même si cet usage semble en effet aujourd’hui tombé dans l’oubli – ce que nous regrettons autant que D. Roman –, nous savons qu’il existe encore des Loges qui demandent à l’Apprenti le «changement de nom», conformément à des procédures précises qui remontent à la fondation de ces Loges ou ont été adoptées par la suite; nous pouvons ajouter que, une fois «proclamé», le nom initiatique sera en outre le seul nom qui caractérisera l’initié pendant les «travaux» de la Loge. Et bien que tout cela fasse partie des «usages» de ces Ateliers, rien n’en est dit dans les rituels «écossais» qui y sont pratiqués.

      Afin de permettre au lecteur de mieux comprendre l’importance du sujet, il sera utile de reproduire certaines considérations que R. Guénon formule à ce propos: «Nous avons déjà insisté sur la conception de l’initiation comme une “seconde naissance”; c’est précisément par une conséquence logique immédiate de cette conception que, dans de nombreuses organisations, l’initié reçoit un nouveau nom, différent de son nom profane; et ce n’est pas là une simple formalité, car ce nom doit correspondre à une modalité également différente de son être, celle dont la réalisation est rendue possible par l’action de l’influence spirituelle transmise par l’initiation […]. On peut aller plus loin: à tout degré d’initiation effective correspond encore une autre modalité de l’être; celui-ci devrait donc recevoir un nouveau nom pour chacun de ces degrés, et, même si ce nom ne lui est pas donné en fait, il n’en existe pas moins, peut-on dire, comme expression caractéristique de cette modalité, car un nom n’est pas autre chose que cela en réalité. Maintenant, comme ces modalités sont hiérarchisées dans l’être, il en est de même des noms qui les représentent respectivement; un nom sera donc d’autant plus vrai qu’il correspondra à une modalité d’ordre plus profond, puisque, par là même, il exprimera quelque chose qui sera plus proche de la véritable essence de l’être […]. Quant à ce qu’on peut appeler le véritable nom de l’être humain, le plus vrai de tous, nom qui est d’ailleurs proprement un “nombre”, au sens pythagoricien et kabbalistique de ce mot, c’est celui qui correspond à la modalité centrale de son individualité, c’est-à-dire à sa restauration dans l’“état primordial”, car c’est celui-là qui constitue l’expression intégrale de son essence individuelle»[1].

      Les derniers mots de ce passage, se référant nettement à cet état représenté en Maçonnerie par le degré de «Maître», montrent que le nom correspondant – quel qu’il soit –, symbolisant «le véritable nom de l’être humain», ne peut, d’un certain point de vue, qu’être un seul et même nom pour tout «Maître». À ce propos, D. Roman relève en effet que «tous les manuels maçonniques […] nous ont conservé, parmi les “caractéristiques” du 3e degré au rite moderne [rite “français”], la formule suivante: “Le nom des Maîtres est Gabaon”». Et il précise qu’«il y a des indices certains qu’un tel nom fut couramment utilisé au XVIIIe siècle comme synonyme de Maître Maçon». A cet égard, nous ferons observer qu’il est possible, aujourd’hui encore, de retrouver des références explicites à ce nom, du moins dans certains «catéchismes» maçonniques; voici, par exemple, ce qu’on lit dans un «catéchisme» de 1945 alors utilisé dans une obédience qui fait actuellement partie du Grand Orient d’Italie: «Q. Quel est le nom qu’on donne, généralement, à un Maître Maçon? R. Celui de Gabaon»; on lit également ailleurs, de source actuellement utilisée outre-mer: «Q. Le nom de Maître est-il universel? R. Oui. Le Maître est aussi Gabaon, nom que le roi Salomon donna aux gardiens de l’arche et, dans la Maçonnerie, aux gardiens de l’Ordre». Nous remarquerons, ne serait-ce qu’en passant, que cette dernière formule en rappelle curieusement une autre, relative aux Templiers, par laquelle Guénon intitula l’un de ses articles: «Les gardiens de la Terre Sainte».

      Le rapprochement indiqué peut paraître peu justifié à première vue, mais s’avère au contraire très approprié dès qu’on approfondit le sujet traité par D. Roman. Dans la Bible en effet, le nom de Gabaon apparaît dans le Livre de Josué, où il est précisément question de la période qui vit passer le peuple d’Israël de l’état d’errance «en terre étrangère» à celui de fixation en «Terre Sainte», où «coulent le lait et le miel»[2]. En ces temps encore caractérisés par les combats, Gabaon fut le nom donné à la bataille qui permit aux conquérants de la Terre Promise d’accéder aux territoires du Sud. C’est au cours de cette «victoire de l’Éternel» que Josué dit: «Soleil, arrêtetoi sur Gabaon et toi, Lune, sur la vallée d’Ahialon»[3].

      Et c’est à partir de ces paroles que D. Roman développe son propos, donnant une explication exhaustive de la raison du choix de ce nom pour le Maître Maçon. L’interprétation proposée par l’auteur peut être confortée et enrichie quand on envisage la question sous un autre angle [...]

Franco Peregrino



notes

  1. R. Guénon, Aperçus sur l’Initiation, Éditions Traditionnelles, ch. XXVII, pp. 183-184.

  2. Dans Josué, V, 16, il est dit qu’alors que Josué était près de Jéricho, il vit qu’«un homme se tenait debout devant lui, son épée nue dans la main». Cet homme se proclama «chef de l’armée de l’Éternel», et dit à Josué: «Ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est saint».

  3. Josué, X, 12-14.




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