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«L’acacia m’est connu»
La Lettre G n° 7, pp. 77-84
(Extraits)
«Are you a Master Mason?»
«I know the Sprig of accahsia,
and everything it consumates».
Dans différents «documents fondateurs» et manuels
d’instruction maçonniques, la question «Êtes-vous
Maître Maçon?» s’assortit de la réponse «L’acacia
m’est connu», ce qui met en relief la fonction de
ce symbole en tant que moyen de reconnaissance
entre initiés qui ont atteint le grade le plus élevé de
la Maçonnerie bleue[1]. Ce rôle central ne peut que résulter
d’une étroite relation entre certains aspects de
ce symbolisme et l’essence du grade de Maître. La citation
du Manuscrit Francken placée en exergue[2] exprime
cette relation, et la réponse qu’elle contient
pourrait se traduire par «L’Acacia m’est connu et
tout ce qu’il recèle», ces derniers termes pouvant
également s’entendre – du fait des significations multiples
que peut revêtir le mot consumates[3] – au sens de
«tout ce qu’il réalise», ou encore «tout ce qui, à travers
lui, est mené à son accomplissement (ou à sa perfection)».
Dans la légende d’Hiram, le rameau d’acacia marque
le passage de la «seconde mort», ou mort au
monde psychique, à la «troisième naissance», ou
naissance au monde spirituel: il s’identifie au rameau
d’or d’Énée, tout comme à celui des initiés
d’Éleusis et au saule de la tradition chinoise[4], le rapport
entre le symbolisme végétal et la «troisième naissance»,
ou «régénération», étant en effet l’un des
thèmes les plus universellement répandus du symbolisme
traditionnel; ce qui est moins connu, c’est
le fait qu’au sein de la Maçonnerie ce rapport existe
même indépendamment de la légende d’Hiram[5].
Par exemple, dans le Manuscrit Dumfries, d’origine
écossaise, nous trouvons le singulier personnage
Minus Greenatus, «alias Green, qui avait construit le
Temple de Salomon», et que Charles Martel «aima
au-delà de toute expression, à cause de son intelligence
en l’art de la maçonnerie»[6]. Ce nom de Minus
Greenatus évoque la petitesse naissant – ou renaissant
– sous une couleur verte [green-natus/ri-natus],
ce qui renvoie à l’idée de germe, de nouvelle naissance,
ou encore de renaissance à un monde nouveau[7].
Dans un manuscrit également d’origine écossaise
des Archives d’Édimbourg, nous trouvons encore
une autre allusion, particulièrement énigmatique,
au symbolisme végétal, cette fois en relation avec ce
«secret» que recèle l’acacia et dont nous parlions au
début: «Q.: Où trouverai-je la clé de notre loge? R.:
À trois pieds et demi de la porte de la loge, sous une
pierre parpeigne et une motte [ou une touffe] verte
[green divot]»[8].
Le fait que la clef de la loge, c’est-à-dire ce qui
donne accès au «lieu sacré», soit cachée sous une
«motte verte»[9], assimilable à la tombe où germe la
nouvelle plante, n’est certainement pas fortuit, d’autant
que le caractère secret, ici relatif au végétal luimême,
est associé à la légende d’Hiram dès les premières
divulgations maçonniques.
Dans A Defence of Masonry, par exemple, lorsque le
rameau d’or de Virgile est évoqué à propos d’Hiram
dans la version de Dryden, on fait allusion à une plante
«dissimulée» aux regards indiscrets des profanes:
«Dans le Bosquet voisin / Se dresse un Arbre: la Reine
du Styx de Jupiter / Le réclame pour sien / Des
Bois épais et la Nuit sombre / le dissimulent aux Yeux
des mortels»[10].
Mais quelle est donc cette plante secrète, gardienne
des mystères de la Maçonnerie et dissimulée
aux yeux du monde? Ce sont les catéchismes du
XVIIIe siècle qui répondent à cette question, en indiquant
que le nom du Maître est Cassia[11], c’est-à-dire
celui de la plante qui, dans les rituels anglais de
l’époque et dans les Constitutions d’Anderson de
1738, représentait l’acacia: il s’agit donc de l’être devenu
conscient que tous les secrets sont en lui, de
l’homme régénéré dont l’état intérieur doit demeurer
caché aux yeux de ceux qui ne sont pas encore
en mesure de comprendre l’essence la plus profonde
de l’art.
Cela nous ramène à la notion d’«accomplissement»
ou de «perfection» associée à l’acacia dans la
citation placée en exergue, perfection qui, rapportée
au grade de Maître, ne peut que représenter la
restauration de l’«état primordial», entendu en tant
que réalisation intégrale des possibilités de l’état humain
rétabli dans la plénitude de ce lieu intérieur
symboliquement désigné comme le «Paradis terrestre».
En ce sens l’acacia, en tant que plante sempervirente,
c’est-à-dire dont le feuillage ne se renouvelle
pas selon le rythme des saisons et qui suggère donc
un état affranchi du devenir, peut symboliser l’«Ar-
bre de Vie» situé au centre de l’Eden, «centre […]
devenu inaccessible pour l’homme déchu, ayant perdu
le “sens de l’éternité”, qui est aussi le “sens de
l’unité”; revenir au centre, par la restauration de
l’“état primordial”, et atteindre l’“Arbre de vie”, c’est
recouvrer ce “sens de l’éternité”»[12]. [...]
M. B.
notes
1. Une réponse qui fait ressortir encore plus nettement ce
caractère est la suivante: «Mettez-moi à l’épreuve, je connais
l’acacia».
2. The Francken Manuscript 1783, Kissinger Publishing, 1993,
p. 146.
3. Consumates, dont la transcription correcte est consummates,
vient du latin consummare (composé à partir du mot
summa, dont nous retiendrons surtout le sens de «point le
plus haut», «sommet», «perfection») et signifie «achever»,
«accomplir», «réunir», «rendre complet, parfait», «réaliser»
4. Cf. R. Guénon, L’Ésotérisme de Dante, Gallimard, Paris,
1993, ch. V, p. 39, et La Grande Triade, Gallimard, Paris, 1991,
ch. XXV, p. 202.
5. Cette indication et le support documentaire qui s’y rattache
nous ont été fournis par les précieuses études, malheureusement
encore inédites, de Maurizio Nicosia, présentateur
du site internet Zenit (www.zen-it.com).
6. Knoop, Jones, Hamer, The Early Masonic Catechisms, Manchester
University Press, 1963, p. 56 (et Le manuscrit Dumfries
n° 4, traduit et annoté par Jean-Pierre Berger dans la revue
«Le Symbolisme» n° 377, oct.-déc. 1966, p. 17).
7. Il s’agit naturellement d’assimilations phonétiques qui
n’ont aucune prétention étymologique et sont utilisées pour
voiler des significations qui ne restent compréhensibles qu’à
ceux qui en possèdent la clef: à titre d’exemple, voir R. Guénon,
La Grande Triade, ch. II, p. 28, où il rappelle l’assimilation
phonétique du terme cable-tow à l’arabe qabeltu.
8. Knoop, Jones, Hamer, The Early Masonic Catechisms, p.
170.
9. Dans les manuscrits anglais ultérieurs, la «clé» symbolisera
la langue du Maçon placée dans une «boîte d’ivoire» représentant
ses dents.
10. «In the neighbouring Grove / There stands a Tree, the Queen
of Stygian Jove / Claims it her own; thick Woods and gloomy night
/ Conceal the happy plant from mortal sight» (Knoop, Jones, Hamer,
The Early Masonic Catechisms, traduction française de
Georges Lamoine parue dans Les Constitutions d’Anderson,
Editions SNES 1995, p. 278).
11. Masonry Dissected: «– Quel est le nom de maître maçon?
– Cassia est mon nom et je viens d’une Loge juste et parfaite» (cf. Knoop, Jones, Hamer, The Early Masonic Catechisms, p. 170).
12. R. Guénon, Le Symbolisme de la Croix, Trédaniel, Paris,
1989, ch. IX, p. 64.
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