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Remarques sur la Flûte enchantée
La Lettre G n° 6, pp. 25-41
(Extraits)
Un regain d’intérêt pour Wolfgang Amadeus Mozart,
intérêt accru par les médias à l’occasion du deux
cent cinquantième anniversaire de sa naissance, a favorisé
la publication de nombreuses études biographiques
et musicologiques, destinées à faire également
ressortir des aspects moins connus de la vie et
de l’oeuvre de ce compositeur.
Toutefois, la difficulté objectivement rencontrée
pour traiter de ce qui touche à l’ordre ésotérique, serait-
ce au seul plan théorique, difficulté qui, souvent,
n’est pas étrangère à une certaine hostilité pour ce
qui relève de la dimension maçonnique, a malheureusement
conditionné bon nombre de ces travaux:
ainsi, là même où n’est pas manifeste l’intention de
reléguer au second plan la formation de Mozart dans
l’expérience maçonnique, le sens initiatique de sa
production artistique a été le plus souvent considéré
comme une somme de notions apprises de l’extérieur
et un «jeu intellectuel», sinon comme une
tentative de suppléer, pour des raisons sociales ou de
toute façon contingentes, à des nécessités de caractère
exclusivement individuel.
Même si le «catalogue» mozartien abonde, dans
la liederistique comme dans la composition instrumentale,
de titres dont les uns sont explicitement
dédiés aux travaux de Loge et d’autres - les dernières
symphonies, les grandes oeuvres théâtrales - sont
porteurs d’une extraordinaire signification symbolique,
il n’est pas courant de regarder de semblables
chefs-d’oeuvre comme les expressions d’une «maîtrise»
atteinte par l’auteur et, donc, comme de possibles
supports pour le travail intérieur de ceux qui,
jouissant des fruits de celle-ci, entendent réellement
en pénétrer l’«esprit»[1].
D’autre part, nul besoin de faire profession d’agnosticisme
pour regarder de haut ces aspects, à caractère
véritablement intellectuel, puisqu’un traditionalisme
«littéraliste» peut sciemment mener aux
mêmes conclusions, par des voies (en apparence)
différentes: la méconnaissance du véritable ésotérisme
peut s’exprimer suivant des modalités propres à
telle ou telle forma mentis, certes; mais en définitive,
il s’agit toujours en cela de perspectives partielles qui
s’affirment en essayant d’enfermer le réel dans leurs
propres limites de compréhension, niant ce qui les
dépasse au lieu de tendre à aller au-delà, c’est-à-dire
au lieu de s’efforcer d’aller vers ce qui - seul - serait
conforme à la volonté de suivre une voie de connaissance.
Lorsque nous nous décidâmes à écrire tout un ouvrage[2]
autour du dernier chef-d’oeuvre du théâtre
musical mozartien, nous nous doutions que, à l’exception
de quelques précieuses notes documentaires,
il n’y aurait pas vraiment pléthore sur les
points évoqués: probablement les études spécialisées
avaient-elles mis au second plan, eu égard à une approche
simplement analytique, le sens d’un «art qui
réside dans l’artiste»; et, donc, négligé la possibilité
qu’une oeuvre construite avec sapience autour du
thème du voyage pût être le support d’une réflexion
sur le voyage lui-même.
Une étude sur la Flûte enchantée, éminente expression
des principes maçonniques dans le théâtre
musical, aurait dû être hissée à confrontation véritable
sur le thème de l’aspiration humaine à la liberté
et à la connaissance: d’abord en passant outre la prétention
académique de s’en remettre «scientifiquement»
à la ravageuse bibliographie existant sur le sujet[3],
pour s’attacher à un plus grand approfondissement
doctrinal; deuxièmement, en adoptant cette
méthodologie que révèle l’oeuvre mozartienne elle-même
et suivant laquelle, dans un rapport géométrique
idéal entre centre et circonférence, on ne doit
pas s’en tenir à l’énumération de détails superficiels,
mais, plutôt, regarder au «coeur» de l’oeuvre, par un
travail synthétique qui soustraie l’excédent.
Incontestablement, le milieu maçonnique se présente
- aujourd’hui comme hier - à la façon d’un
moteur intellectuel qui permet de favoriser la diffusion
d’une vision du monde centrée sur le principe
anti-dogmatique suivant lequel la sacralité de l’être
humain réside dans sa faculté d’aller au-delà de
l’ignorance, du fanatisme et de la superstition d’ordre
individuel.
Mais ce qu’il importe de souligner ici, c’est que ce
principe, dans son inaltérable actualité, ne renie en
fait nullement l’idée de Tradition, c’est-à-dire l’idée
que, dans la métaphore du mythe, de la légende et
des grandes oeuvres de l’intelligence humaine, on
peut discerner un patrimoine symbolique et méthodologique
qui permet de prendre conscience de
la nature véritable et profonde de soi-même: le
«connais-toi toi-même» qui, en Occident, nous est
parvenu comme témoignage des racines - les vraies
- de notre civilisation, depuis l’inscription gravée sur
le fronton du temple de Delphes jusqu’à la formalisation
du trinôme liberté-égalité-fraternité[4].
Tout, dans la Flûte enchantée, exprime ce principe,
qui est un renouvellement social, «politique» au
sens le plus large et noble du mot, mais aussi - et surtout
- intérieur. C’est pourquoi nous avons considéré,
dès la préparation de notre ouvrage, qu’il convenait
de dépasser l’interprétation «classique» qui
tend à partager l’oeuvre de Mozart en deux moments
distincts, l’un ouvertement maçonnique et l’autre
procédant de la volonté d’adapter au théâtre musical,
dans la forme du Singspiel, un conte d’August Liebeskind,
Lulu ou la flûte enchantée[5].
Même si l’extraordinaire richesse des rappels aux
mythes et figurations symboliques qui se rencontrent
dans la Flûte enchantée ne répond qu’en partie à la
source littéraire, ce qui relie les deux récits est la nécessité
d’entreprendre un voyage dont le but est de
retrouver quelque chose qui a été perdu, thème qui
appartient, à vrai dire, au patrimoine initiatique traditionnel
de toute époque et de tout pays[6]. Il nous a
semblé par conséquent opportun de concentrer nos
efforts pour éclaircir définitivement ce point précis:
le Singspiel mozartien n’est pas une oeuvre maçonnique
du seul fait qu’elle présente, dans l’acte deux,
voilés sous les apparences d’un cadre égyptien, des
contenus symboliques spécifiquement maçonniques
qui se rapportent au rite d’initiation au grade d’Apprenti
Franc-Maçon[7]; elle est, plutôt, une oeuvre maçonnique
du fait que, dès le début, elle explique le
passage d’un homme, d’une femme et d’un monde,
de l’ignorance à la connaissance. Elle décrit et prône
l’affranchissement des illusions de la «reine», qui
consistent en la volonté de conserver ses propres caractères
individuels, ses propres limites et ses propres
peur[8]; un affranchissement de ce type ne peut être
réalisé que par une transformation, c’est-à-dire - étymologiquement
- par un «passage au-delà de la forme»,
avant tout au-delà de cette forma mentis qui
conduit à envisager les choses, non pour ce qu’elles
sont en vérité, mais pour ce qu’elles semblent être de
façon illusoire, jusqu’à ce que l’on parvienne à étendre
son propre horizon intellectuel en déchirant
le «voile de la nuit», le voile de Mâyâ, en se débarrassant
de ce bandeau symbolique qui empêche l’individu
- comme le protagoniste du début de l’opéra
- de se rendre compte que «tout est fiction»[9].
Bien sûr, les limites imposées par un article ne permettent
pas de détailler dans toute leur abondance
la richesse et la complexité de ce chef-d’oeuvre[10]. Il
nous suffira ici de souligner que les éléments symboliques
et rituels évoqués, clairement issus de la tradition
maçonnique, sous-entendent une identité de
principe avec ce qui est exprimé sous des formes particulières
dans des traditions même très «éloignées»
de celle-là, du moins du point de vue extérieur. La
notion même de «symbolisme» implique d’ailleurs
une jonction intellectuelle, à partir de la multiplicité
des formes, des divers plans de réalité avec la source
universelle dont ces formes ne sont qu’autant
d’adaptations. Cela est étroitement lié aux raisons
pour lesquelles la clarification des aspects de sa
propre tradition est facilitée - et, dans certains cas,
rendue possible - par le rapprochement avec ce qui
joue le même rôle dans d’autres formes traditionnelles,
à partir de l’identification de l’Orient vers lequel
se tourner en tant que «lieu symbolique» d’où
surgit le soleil spirituel et dont procède la lumière
intellectuelle[11]: il ne s’agit pas de satisfaire des désirs
exotiques ou, encore moins, de chercher ailleurs une
doctrine et une méthode que l’on ne reconnaîtrait
pas à la voie dans laquelle on s’est engagé, mais, au
contraire, d’envisager l’universalité comme étant un
caractère propre à la Franc-Maçonnerie, à partir de
l’utilisation d’une méthode qui voit dans le travail
- ce qui devrait être évident, s’agissant d’une «initiation
de métier» - l’instrument premier et essentiel
qui permet de parvenir à la construction du
«temple de l’humanité» et qui, surtout, reconnaît
dans le Constructeur - symbole véritablement universel
qui, au sens large, s’étend à tous les domaines
de l’activité humaine - cet aspect du Logos, ou archétype
divin, appelé «Grand Architecte de l’Univers».
Entreprendre, à travers une lutte intérieure, un
voyage qui conduit à la connaissance de soi-même:
tel est le travail que le héros est appelé à accomplir
suivant le déroulement ordonné de la trame du récit,
alors que, théâtre dans le théâtre, il doit prendre
conscience de la perspective illusoire - profane - qui
l’entrave. Se retrouvant en terre inconnue, archer
sans flèches et traqué par un serpent rusé, il devra réintégrer
ses prérogatives royales et divines par la reconquête
de l’aimée: médiation qui renvoie aux
nobles idéaux de la «Madonna Intelligenza»[12], l’amour
pour la jeune fille - symbole de sa disposition (philo)
à l’égard de la connaissance (Sophia) - pourra lui permettre
d’accéder à cet Eden préfiguré, à la fin de
l’opéra, par le triomphe de la Sagesse, de la Force et
de la Beauté.
Il ne faut pas s’étonner du fait que le protagoniste,
au début de l’opéra, soit dépourvu de flèche comme
de contrepartie féminine: ce sont des manques
qui peuvent être légitimement considérées comme
des expédients littéraires faisant allusion à l’impossibilité,
pour le profane, d’affronter ses démons avec
quelque espoir de victoire; c’est-à-dire l’impossibilité
de transcender sa propre individualité et ses limites
par ses seuls moyens individuels - hypothèse,
d’ailleurs, totalement illogique - et la nécessité, par
contre, pour arriver à accomplir une telle «transformation»,
de quelque chose qui permette d’actualiser
ce qui appartient en propre aux possibilités de
l’être dans sa totalité, mais au-delà des restrictions
dans lesquelles son apparence individuelle paraît
l’enfermer. Dans l’acte deux, ce «quelque chose»
est explicitement désigné comme étant l’initiation:
«Tout préjugé inique s’évanouira dès que Tamino aura
pénétré la grandeur de notre art difficile»[13]; mais,
pour dissiper toute ambiguïté à ce propos, il pourrait
être utile de relever qu’un tel symbolisme s’applique
aussi, de façon rigoureuse, au type d’homme
avec lequel il est mis en rapport dans l’opéra: le prince
Tamino, en effet, fils d’un «souverain qui règne
sur bien des pays et des hommes»[14], est dit être «chevalier»,
c’est-à-dire, selon le principe qui préside à
l’institution des castes - traditionnellement entendues
comme fonctions sociales conformes à la nature
propre de chaque être humain et aux tendances
qui se développeront au cours de son existence -, celui
qui doit mener dans l’action la lutte contre ses
propres démons.
Ce qui nous semble incompréhensible, à la lumière
de ce qui précède, ce sont les raisons qui ont
pu conduire nombre de commentateurs à considérer
la Flûte enchantée comme une simple histoire
d’amour[15] ou, pire, comme une fable pétrie d’aura
mystique, sacrifiant ainsi à la routine qui consiste à
ne tenir aucun compte de la distinction à faire entre
le domaine initiatique et celui auquel on devrait rapporter
le mysticisme, lequel, abstraction faite de l’étymologie
du mot - qui le rattache aux anciens «mystères»
initiatiques - et dans l’acception courante,
participe intégralement de la perspective religieuse.
Cette question n’est pas marginale, pas plus que celle
qui concerne l’interprétation du Singspiel, comme
on pourrait le croire au premier abord: en effet, cette
façon d’envisager les choses peut amener les metteurs
en scène et les interprètes - et c’est arrivé - à
donner aux représentations de fortes connotations
en ce sens[16]; rien n’est plus erroné, quand on observe
que le chef-d’oeuvre mozartien propose d’adopter
une démarche où l’individu, loin de céder à la
passivité caractéristique de la propension mystique,
doit conserver et nourrir une attitude active, afin
d’«atteindre avec effort et diligence» le but du voyage
initiatique, c’est-à-dire, dans le langage de Sarastro,
de «déchirer le voile de la nuit et pénétrer le
sanctuaire de la Lumière parfaite»[17].
C’est précisément autour de ce personnage - le
sage souverain - que tourne la dramaturgie tout entière,
comme le suggère l’assonance de son nom avec
celui de Zoroastre, qui, de même que d’autres figures
correspondantes dans diverses formes traditionnelles,
représente l’application à l’ordre social d’une
«intelligence universelle», que l’opéra fait provenir
d’un milieu initiatique plutôt d’un individu particulier:
«Il est l’Ordonnateur [Abgott] à qui, tous, nous
sommes consacrés»[18]; ce qui est l’expression de la
conformité à un «ordre des choses» de nature véritablement
intellectuelle[19]. Il est évidemment très difficile
de prendre la mesure exacte des apports qui ont
conflué dans la tradition maçonnique et, par conséquent,
dans la genèse de l’opéra: des Collegia Fabrorum
d’origine pré-chrétienne jusqu’aux éléments
hébraïques et pythagoriciens; des héritages «hermétiques»
jusqu’aux héritages templiers véhiculés
par des éléments rosicruciens et chevaleresques.
Mais ce qu’on peut aisément relever, à travers la figure
de Sarastro, c’est l’évocation du «Saint Empire»[20]:
«médiateur» entre la Terre et le Ciel - pour
employer l’expression qui désigne Wang, le «Roi-
Pontife» de la tradition extrême-orientale -, Sarastro
est celui qui, situé entre l’équerre et le compas,
exprime les qualités du Maître, en qui il est né de
nouveau.
Glorification exceptionnelle des principes maçonniques,
le triomphe de la Sagesse, de la Force et
de la Beauté - attributs respectivement conférés à Sarastro,
Tamino et Pamina à la fin de l’opéra - concerne
une humanité qui se présente comme renouvelée
dans la connaissance: «Les rayons du soleil dissipent
la nuit, anéantissent le pouvoir des hypocrites, soutiré
par la tromperie»[21]. Ce qui est mis en évidence
dans la hiérarchie pyramidale qu’évoque le symbolisme
égyptien[22], c’est la représentation de la «multiplicité
dans l’unité», à travers cette notion qui, du
De Monarchia de Dante jusqu’à l’Écossisme maçonnique,
parcourt manifestement l’oeuvre mozartienne
tout entière[23]. Il s’agit d’une hiérarchie intellectuelle
qui, contrairement aux dogmatismes «uniformisants» propres à telle ou telle conception même
traditionnelle, mais encore extérieure - qu’elle soit
idéologique, politique ou confessionnelle -, «met à
profit» la multiplicité des formes du réel, suivant une
perspective qui reconnaît, dans l’enchevêtrement et
la superposition des différents qualités et caractéristiques
de chacun, l’expression de ce qui, au niveau
universel, correspond, dans le langage maçonnique,
au «plan du Grand Architecte de l’Univers». [...]
Fabrizio Alfieri
notes
1. Selon la perspective initiatique incontestablement adoptée
par le compositeur lui-même dans la célèbre lettre du 4
avril 1787 adressée à son père Léopold, qui appartenait à la
même Loge: «La mort (si l’on peut dire) étant le véritable
but de notre existence, [...] je remercie mon Dieu de m’avoir
accordé l’heureuse opportunité (m’entendez-vous) d’apprendre
à la connaître en tant que clef de notre félicité»
(d’après Alberto Basso, L’invenzione della gioia, Garzanti, Milan,
1994, p. 613).
Par ailleurs, les positions préconçues des commentateurs
sont sans équivoque: «Pour Mozart il ne s’agit assurément
de rien de plus que d’une façon de parler. [...] la lettre
semble avoir été écrite pour satisfaire les désirs des biographes» (d’après Wolfgang Hildesheimer, Mozart, Sansoni,
Florence, 1979, pp. 216-217).
2. Fabrizio Alfieri, Mozart. Il viaggio iniziatico nel «Flauto magico», Luni Editrice, Milan-Florence, 2006.
3. Surtout quand on voit à quels résultats grotesques a pu
aboutir la «scientificité» de cette approche: «Nous savons
que la vraie maçonnerie de Mozart n’est pas celle, à laquelle il
croyait croire, des initiés, mais celle à laquelle il croit en toute
spontanéité et simplicité, celle des pauvres diables, des gens
du commun, des bons Viennois» [souligné par nous] (d’après
Massimo Mila, Lettura del Flauto magico, Einaudi, Turin,
1989, p. 166).
4. Comme nouvelle illustration de cette «tension» au dépassement
de tout particularisme, voici un bref passage tiré
du texte préparé pour Eine kleine teutsche Kantate, mis en musique
par Mozart en juillet 1791, à une période où il travaillait
également à la Flûte enchantée : «Vous qui honorez le créateur
de l’univers infini, que vous l’appeliez Jéhovah ou Dieu,
que vous l’appeliez Fu ou Brahma [...]. Aimez l’ordre, le sens
des proportions, l’harmonie! [...] Dépouillez-vous des travestissements
sectaires dont l’humanité s’est revêtue! [...]
alors, dans votre désert, vous créerez la vallée de l’Eden; alors
toute la nature vous sourira; alors vous aurez atteint la véritable
félicité de la vie» (d’après Alberto Basso, L’invenzione
della gioia, op. cit., p. 618, extrait de Die ihr des unermesslichen
Weltalls Schöpfer ehrt de Franz Heinrich Ziegenhagen).
5. Le conte aurait été, du moins au début, une source d’inspiration
pour la rédaction du livret conçu par Emanuel Schikaneder,
probablement dans le cadre d’un «travail collectif»
auquel Mozart lui-même avait participé: un jeune prince, Tamino,
est chargé par une reine, décrite comme un personnage
positif, de sauver une jeune fille (dont elle est la mère),
enlevée et emprisonnée par un magicien malveillant; le héros
reçoit pour présent une flûte enchantée qui doit l’aider
dans son entreprise. Dans la Flûte enchantée, l’accompagnateur
de Tamino sera Papageno, l’oiseleur ingénu «qui se
contente de dormir, manger et boire» (La Flûte enchantée, II,
3) et qui, en fait, ne pourra pas atteindre à la connaissance.
6. Pour ce qui concerne l’Occident, d’autre part, les deux
exemples les plus connus en ce sens sont liés à la genèse de
la Flute enchantée: le premier correspond à ce qu’on appelle
la «quête du Graal» dans les initiations chevaleresques du
Moyen Âge, et qui aura tant d’influence sur le monde germanique,
même du point de vue strictement «culturel»; le second, c’est la recherche de la «Parole perdue» dans l’initiation maçonnique.
7. Ce qui, naturellement, n’implique nullement que les auteurs
n’aient pas eu la volonté explicite de représenter ces
aspects en tant que phases culminantes de l’opéra: «Les
[noms effacés] avaient une loge et montraient leur approbation.
Mais lui, l’omniscient, s’est montré si “bavarois” que je
n’ai pu rester, sans quoi je l’aurais traité d’imbécile. Malheureusement,
j’étais encore à côté de lui au début de l’acte
deux, et même pendant la scène solennelle. Il a ri de tout: au
début j’ai essayé, patiemment, d’attirer son attention sur certaines
phrases, mais il continuait à rire. C’en était trop pour
moi: je l’ai traité de Papageno et suis parti. Je ne crois pas,
d’ailleurs, que l’imbécile ait compris» [souligné par nous]
(lettre de Wolfgang Amadeus Mozart à sa femme Constance,
8-9 octobre 1791).
8. Il s’agit précisément de «ténèbres», dont la possibilité
de se libérer est totalement fermée à la mentalité profane:
dans les paroles de Papageno, appliquées au domaine de la
Reine de la Nuit, «quel oeil humain pourrait voir à travers
son voile tissu de noir? » (La Flûte enchantée, I, 2).
9. La Flûte enchantée, I, 15. - Cette formule est l’expression
synthétique de ce que Tamino devra comprendre au cours
de son voyage: celui qui aspire à la véritable connaissance de
soi est un homme perfectible, et l’oeuvre qu’il a décidé d’entreprendre
n’a pas pour finalité une éthique de comportement
ou l’adoption d’un point de vue particulier; il s’agit,
au contraire, d’expliquer comme telles toutes les possibilités
que l’être humain porte en lui, mais qui sont étouffées
par l’exclusivisme de la perspective profane.
10. Voir, sur ce point, notre étude sur Mozart. Il viaggio iniziatico
nel «Flauto magico», où nous avons présenté l’interprétation
symbolique de toutes les scènes, en suivant pas à
pas le développement linéaire de l’opéra, sous l’angle dramaturgique
comme musical.
11. Si l’on envisage la question de ce point de vue, la disposition
du temple maçonnique, ne serait-ce que dans ses
correspondances implicites avec la constitution corporelle
de l’être humain, est tellement «transparente» qu’il devient
superflu de donner d’autres précisions.
12. Dans la poétique des «Fidèles d’Amour», qui, sous la
surface et par l’expédient littéraire de l’«amour courtois»,
voile un sens profond qui n’est connu que de ceux qui en
possèdent la clef, la femme représente proprement le rayon
céleste qui illumine l’âme humaine à partir de son centrum
divin, c’est-à-dire de l’Intellect transcendant qui gouverne
les facultés d’ordre individuel. Dans cette perspective, il ne
nous semble pas trop hasardeux de rattacher le «modèle»
de la Flûte enchantée à ce qu’exprimaient déjà le dolce stil novo,
la tradition des troubadours et le Minnesang, dans les régions
méditerranéenne, occitane et germanique.
13. La Flûte enchantée , II, 1 (cf. notre ouvrage, Mozart. Il viaggio
iniziatico nel «Flauto magico», pp. 111-112).
14. La Flûte enchantée, I, 2 (cf. ibidem, pp. 34-35).
15. «Pas de Sarastro, pas de sagesse supérieure, pas de révélation!» (d’après Massimo Mila, Lettura del Flauto magico, op. cit., p. 123).
16. De ce point de vue, l’adaptation cinématographique
d’Ingmar Bergman est particulièrement discutable: soutanes,
longues barbes, images qui rappellent la Dernière cène...
sont d’un style qui appartient au domaine religieux en
général et, plus particulièrement, à ce qu’on définit habituellement
comme mystique.
17. La Flûte enchantée, II, 1.
18. Ibidem, I, 18, (cf. notre ouvrage, pp. 101-102).
19. Par rapport à cette «intelligence», comment ne pas voir
une entrave dans l’adoption d’une perspective qui, lorsqu’elle
ne reconnaît pas les limites de sa compétence, prétend
ériger en vérités dogmatiquement indiscutables des positions
spéciales qui répondent à des nécessités totalement
contingentes et changeantes selon les époques, les civilisations
et les cultures?
20. Il s’agit de ce qui représente, dans les Hauts Grades de
l’Ecossisme, un «véritable couronnement pour la Maçonnerie
qui est ainsi transformée radicalement et voit son caractère
artisanal - limité par nature aux “petits mystères” -
ouvert à l’influence qui émane du principe régissant la
double nature du pouvoir temporel et de l’Autorité spirituelle» (André Bachelet, «Denys Roman et l’“Arche vivante des Symboles”», in «Zenit - Rivista di massoneria e cultura
simbolica», www.zen-it.com).
21. La Flûte enchantée, II, 30 (cf. notre ouvrage, pp. 165-166).
22. Pour ce qui concerne le cadre dans lequel se déroule
La Flûte enchantée, signalons que les sources littéraires vont
de l’Essai sur les Mystères des Egyptiens d’Ignaz von Born jusqu’aux
Fables Egyptiennes Et Grecques Dévoilees & réduites au même
principe d’Antoine-Joseph Pernety, au Séthos de Jean Terrasson,
du Corpus Hermeticus attribué à Hermès Trismégiste,
à Isis et Osiris de Plutarque, aux Métamorphoses d’Apulée, jusqu’à
la Bibliothèque de Diodore de Sicile; mais, au-delà de ces
sources qui ont permis à Mozart et Schikaneder de révéler
(dans la double acception d’«écarter le voile» et «recouvrir
d’un voile»), sous les apparences d’une tradition disparue,
la présence de certains aspects du patrimoine symbolique et
rituel de la Maçonnerie, ce qu’il est important de souligner
c’est la possibilité de réfléchir sur la signification profonde
de ces aspects mêmes, en rapport avec leur universalité.
23. Rappelons, par exemple, la composition pour voix et
piano Beim Auszug in das Feld: «Puisque l’humanité tout entière
/ vient de Dieu, / le païen et le turc, le juif et le chrétien
/ sont accueillis par l’Empereur comme ses propres fils»
(d’après Lidia Bramani, Mozart massone e rivoluzionario, Bruno
Mondadori, Milan, 2005, p. 72).
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