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Le secret des origines
La Lettre G n° 5, pp. 83-100
(Extraits)
Qui commande le passé commande
l’avenir; qui commande le présent commande
le passé, répéta Winston obéissant. Qui
commande le présent commande le passé,
[...]. Est-ce votre opinion, Winston, que le
passé a une existence réelle?
George Orwell, 1984
Dès qu’on a commencé à parler publiquement de
la Maçonnerie, la question de ses origines a suscité
un vif intérêt. C’est ainsi qu’au début du XIXe siècle
l’un des pères fondateurs des États-Unis, Thomas
Paine, s’en faisait l’écho en ces termes: «On a toujours
su que les Francs-Maçons possèdent un secret
qu’ils tiennent soigneusement caché; mais ce que
l’on peut déduire de tout ce qu’ils ont écrit sur la Maçonnerie,
c’est que leur véritable secret n’est rien
d’autre que celui de leur origine, qui n’est connu
que d’un petit nombre d’entre eux; et ceux qui le
connaissent l’enveloppent de mystère»[1].
Aujourd’hui encore, presque deux siècles après,
ceux qu’un même enthousiasme porte à chercher
une clef à ce mystère en pensant qu’elle leur permettra
d’accéder à la véritable origine de la Maçonnerie et
d’en pénétrer ainsi le secret, sont assurément loin
d’être rares. Cette recherche a oscillé d’emblée entre
allusions symboliques, tout à fait invraisemblables du
point de vue littéral, et prétendues «révélations»,
celles-ci présumées capables, d’après leurs auteurs,
de dévoiler le «vrai visage» de l’Institution, occulté
pendant des siècles mais finalement accessible.
Il est clair que la première tendance s’appuie sur
les histoires légendaires que contiennent les Anciens
Devoirs du moyen âge et les Constitutions d’Anderson,
où il est dit que la Maçonnerie remonte à des
personnages comme Adam ou Salomon, et que son
héritage se distribue de façon non moins «mythologique»
entre d’autres figures comme celles de Noé,
Euclide et Abraham. Or, dès 1737, le Chevalier André
Michel de Ramsay, dans son célèbre discours de
bienvenue aux nouveaux initiés, présentait la genèse
de l’Institution de façon fort différente: «Chaque
famille, chaque république et chaque empire dont
l’origine est perdue dans une antiquité obscure, a sa
fable et sa vérité, sa légende et son histoire, sa fiction
et sa réalité. Quelques-uns font remonter notre institution
jusqu’au temps de Salomon, de Moïse, des
Patriarches, de Noé même. Quelques autres prétendent
que notre fondateur fut Enoch, le petit-fils du
Protoplaste, qui bâtit la première ville et l’appela de
son nom. Je passe rapidement sur cette origine fabuleuse,
pour venir à notre véritable histoire. [...] Du
temps des guerres saintes dans la Palestine, plusieurs
Princes, Seigneurs et Citoyens entrèrent en Société,
firent voeu de rétablir les temples des Chrétiens dans
la Terre sainte, et s’engagèrent par serment à employer
leurs talents et leurs biens pour ramener
l’Architecture à primitive institution. Ils convinrent de
plusieurs signes anciens, de mots symboliques tirés
du fond de la religion, pour se distinguer des Infidèles,
et se reconnaître d’avec les Sarrasins. [...]
Quelques temps après, notre Ordre s’unit avec les
Chevaliers de saint Jean de Jérusalem: dès lors et depuis,
nos Loges portèrent le nom de Loges de saint
Jean dans tous les pays. Cette union se fit en imitation
des Israélites lorsqu’ils rebâtirent le second
temple, pendant qu’ils maniaient d’une main la
truelle et le mortier, ils portaient de l’autre l’épée et
le bouclier. Notre Ordre, par conséquent, ne doit pas
être regardé comme un renouvellement de bacchanales,
et une source de folle dissipation, de libertinage
effréné et d’intempérance scandaleuse; mais
comme un Ordre moral, institué par nos Ancêtres
dans la Terre Sainte, pour rappeler le souvenir des
vérités les plus sublimes, au milieu des innocents plaisirs
de la Société»[2].
Avec Ramsay, le recours à la preuve historique destinée
à définir la nature et les finalités de l’Institution
est largement approuvé; du reste, l’influence
que le discours de Ramsay exerça par la suite sur la
formation et la diffusion des hauts grades maçonniques
est incontestable. Dans de nombreux autres
cas[3], un tel objectif, à supposer qu’il existe, n’est pas
aussi explicite. Si cependant nous nous reportons à
un article tout récemment paru dans la revue «Ars
Quatuor Coronatorum», généralement considérée
comme la publication la plus autorisée en matière
d’études maçonniques, il nous est difficile de ne pas
nous interroger sur l’effet que de semblables recherches
sont destinées à produire dans la perception
de ce que signifie être Maçon aujourd’hui, aussi
bien à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’Institution:
«De nombreuses années d’efforts intellectuels ont
été consacrées à la recherche des origines de la Maçonnerie.
Une telle application dans la recherche
des plus anciennes traces possibles est compréhensible,
puisque la reconnaissance d’une ancienneté
vénérable procure une sorte de légitimité par assimilation
et un fort sentiment de continuité historique,
qui ne peuvent que conforter et rassurer. Mais
cette étude veut tout ignorer de cette ingéniosité aux
multiples facettes qui a soigneusement brouillé les
pistes susceptibles de mettre en évidence les plus anciennes
marques de l’existence du Métier; elle ignorera
de même les multiples théories plus ou moins
bizarres qui sont proposées de temps à autre pour
expliquer les origines de la Franc-Maçonnerie. Elle
se base sur la thèse que la “Franc-Maçonnerie”, telle
qu’elle est comprise aujourd’hui, fut créée par des
gentilshommes anglais éclairés, à Londres, dans les
premières décennies du XVIIIe siècle. Tout ce qui a
été pratiqué antérieurement à cette date, dans les
guildes des constructeurs du moyen âge, ou dans les
Ordres secrets religieux ou hermétiques, ou même
dans les différentes loges “occasionnelles” dont on
connaît l’existence (par exemple, la réunion de la
Loge de Warrington, dans le Cheshire, dans laquelle
Elias Ashmole fut initié en 1646), peut intéresser
certains historiens, mais ne peut être qualifié de maçonnique
dans aucune des significations acceptables
aujourd’hui de ce mot. Il n’y avait rien, en définitive,
qui relevait d’une organisation nationale, et les
doctrines qui étaient enseignées n’avaient rien à voir avec
la “Maçonnerie” telle qu’elle est désormais pratiquée depuis
le milieu du XVIII e siècle»[4] [souligné par nous].
Cette dernière assertion est plutôt surprenante.
Et si l’on retient que l’auteur la fonde sur les «significations
acceptables aujourd’hui» du mot «maçonnique»,
à savoir sur la limitation qu’elles renferment,
alors peut-être certains de nos lecteurs pourront-ils
plus clairement cerner la signification de la citation
placée en exergue: «qui commande le présent commande
le passé», autrement dit est en mesure de
choisir lesquels de ses possibles Anciens correspondent
le mieux à l’image du présent «acceptable» par
lui aujourd’hui. Cette façon de se situer peut naturellement
être très efficace dans l’étude d’une Institution
dont les origines sont depuis toujours enveloppées
de mystère, comme c’est le cas en Maçonnerie.
Supposons qu’un historien de l’Empire romain
ait voulu nier la continuité de celui-ci avec la
République en partant de sa propre définition de
l’«empire»: sans doute n’aurait-il pas été pris très au
sérieux mais, surtout, il aurait soulevé la question suivante
chez ses lecteurs: cui prodest? Cette question ne
nous semble pas déplacée même dans le cas qui nous
occupe, puisque l’histoire d’une organisation répond
à l’«identité» qu’elle propose à ses membres
potentiels, et constitue donc l’instrument par lequel
on peut influencer son destin à la racine: «qui
contrôle le passé contrôle le futur».
C’est pourquoi il nous semble souhaitable de
veiller à ce que l’image d’une Maçonnerie fondée ex
novo par «des gentilshommes anglais éclairés à
Londres dans les premières décennies du XVIIIe
siècle» ne soit pas perçue comme une simple
démonstration d’«érudition», plus ou moins convaincante
mais vide de conséquences pratiques. Cette
image devrait, au contraire, faire l’objet d’un examen
attentif, y compris, et même surtout, quant aux
possibles incidences que pourrait avoir sa capacité à
attirer des membres qualifiés pour atteindre un degré
plus ou moins élevé de réalisation effective dans
la voie maçonnique, mais qui risqueraient d’être rebutés
par une simplification ou banalisation excessive
de l’héritage intellectuel et initiatique multiple
que la Maçonnerie a en dépôt.
Ce qui ressort clairement de ces premières réflexions,
c’est la nécessité d’examiner la question des
origines de la Maçonnerie avec la plus grande pondération.
Cela suppose nécessairement de ne pas se
laisser enténébrer par la volonté de suivre une idée
fixe, en se refusant à l’évidence de ce que les témoignages
écrits nous indiquent. Mais ce qui va peut-être
moins de soi, c’est que cela suppose aussi d’abandonner
le préjugé qui consiste à considérer comme
inexistant ce qui n’a laissé aucune trace documentaire,
surtout quand il s’agit d’une Organisation qui,
par sa nature même, a soigneusement évité, et cela
jusqu’à une époque toute récente, de laisser des témoignages
extérieurs de ses «travaux».
Il est maintenant clair que la question des origines
de la Maçonnerie ne saurait être enfermée dans les
limites restreintes d’une vision purement «historiciste»,
mais doit pouvoir être l’occasion d’apporter
à chaque Maçon une base appropriée qui lui permette
d’asseoir son rôle et sa fonction dans un monde
où, en dépit d’une «uniformisation» extérieure
croissante, les diverses façons d’aborder les thèmes
fondamentaux semblent inéluctablement antagoniques. [...]
Giovanni Testanera
notes
1. T. Paine, An Essay on the Origin of Free Masonry, New York
1810. Suivant cet essai, la Maçonnerie serait directement issue
de la religion des Druides: idée qui, certes, paraît bizarre,
mais peut-être pas moins que les élucubrations hasardeuses
actuellement en vogue sur le «Prieuré de Sion».
2. Discours prononcé à la réception des Francs-Maçons par le
Chevalier André-Michel de Ramsay, Présentation, Édition
par Georges Lamoine, Éditions SNES, Toulouse.
3. Une étude de 1909, citée dans l’Introduction du Dictionnaire
de la Franc-Maçonnerie et des Francs-Maçons d’Alec Mellor,
recense, quant aux origines de la Maçonnerie, 39 opinions
diverses sur 206 oeuvres compulsées traitant du sujet.
4. T. Stewart, English Speculative Freemasonry: Some Possible
Origins, Themes and Developments, in «Ars Quatuor Coronatorum» n° 117, 2004.
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