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«Puisqu’il est l’heure et que nous avons l’âge»
La Lettre G n° 4, pp. 89-105
(Extraits)
Quand on aborde les rituels maçonniques avec
l’attention requise, il est difficile de se contenter d’interprétations
limitées à des aspects pour ainsi dire
«accessoires», de caractère moralisant ou sentimental,
au regard desquels un corpus symbolique comme
celui de la Maçonnerie apparaîtrait pour le moins
«disproportionné» sinon complètement vide de toute
raison d’être. Il est du reste évident que, même si
certaines notions sont exprimées par des formules
qui peuvent être appréhendées même dans un sens
extérieur, cela n’empêche nullement que des significations
d’ordre plus profond[1] puissent se superposer
à celui-ci, conformément à la nature intrinsèque
du symbolisme.
D’autre part, certaines formules rituelles - comme
celle qui sert de titre à cette étude - se caractérisent
par un énoncé strictement «technique» qui,
sauf interprétations arbitraires, ne permet pas de les
appréhender autrement qu’à partir du point de vue
dont elles procèdent légitimement, c’est-à-dire du
point de vue initiatique. Et c’est du reste précisément
du fait de ce caractère «technique» qu’à la suite d’un
examen superficiel on néglige parfois trop aisément
leur portée et leur raison d’être[2], laissant ainsi de côté
des aspects du symbolisme maçonnique qu’on aurait
pourtant le plus grand intérêt à approfondir.
Remonter à l’origine historique d’une formule
comme celle qui nous occupe n’est pas sans présenter
de difficultés, comme d’ailleurs tout ce qui
touche en général aux rites et aux symboles, qu’ils
soient maçonniques ou non. Il est toutefois évident
que, même si une recherche de ce genre, qui est loin
d’être dépourvue de tout intérêt, aboutissait à des résultats
fondés, ce n’est pas pour autant qu’on aurait
décelé la véritable origine de la formule considérée,
mais tout au plus sa première trace écrite connue[3].
En tout cas, ce n’est pas sur cet aspect de la question
que nous entendons nous arrêter présentement,
mais plutôt sur certaines des significations symboliques
synthétiquement incluses dans cette formule.
Dans la phase initiale du rituel du Ier degré, le Vénérable
Maître, lors d’une série de «triangulations»
avec les deux Surveillants, annonce que «Puisqu’il
est l’heure et que nous avons l’âge [(...) il est temps
d’ouvrir les Travaux]». L’heure d’ouverture des Travaux
correspond - comme on le sait - à «midi plein»,
c’est-à-dire au moment de la journée où la lumière
est à son maximum et le soleil au zénith. Par contre,
la fermeture doit être effectuée à «minuit plein»,
quand l’obscurité est à son maximum et le soleil au
nadir. Par là on observe immédiatement que les Travaux
de Loge, du fait de leur caractère rituel, se déroulent
symboliquement en conformité harmonique
avec les cycles naturels et notamment avec le parcours
journalier du soleil[4].
Mais la précision de cette formule requiert un examen
plus détaillé. Avant tout, il faut se demander
pour quelle raison les Travaux maçonniques doivent
- nécessairement, pourrait-on dire - être ouverts et
fermés respectivement à midi et à minuit. La «clef»
d’interprétation la plus adéquate nous semble contenue
dans certaines considérations de René Guénon
qui, traitant de la correspondance analogique existant
entre les différentes «échelles» des cycles cosmiques,
remarquait que «dans la journée, la moitié
ascendante est de minuit à midi, la moitié descendante
de midi à minuit[5]; minuit correspond à l’hiver
et au nord, midi à l’été et au sud; le matin correspond
au printemps et à l’est (côté du lever du soleil),
le soir à l’automne et à l’ouest (côté du coucher du
soleil). Ainsi, les phases du jour, comme celles du mois,
mais à une échelle encore plus réduite, reproduisent analogiquement
celles de l’année; il en est de même, plus généralement,
pour un cycle quelconque, qui, quelle que soit son
étendue, se divise toujours naturellement suivant la même
loi quaternaire [souligné par nous]. Suivant le symbolisme
chrétien, la naissance de l’Avatâra a lieu non
seulement au solstice d’hiver, mais aussi à minuit; elle
est donc ainsi doublement en correspondance
avec la “porte des dieux” [...]»[6].
À partir de ces correspondances entre cycle annuel
et cycle journalier, nous serons alors fondés à
considérer que midi et minuit jouent dans le cycle
journalier un rôle analogue à celui des deux solstices
dans le cycle annuel[7]. [...]
Pietro Gori
notes
1. Il suffit de penser au rôle qui revêtent dans le symbolisme
maçonnique les notions de «vertu» et de «vice» au-delà
du niveau le plus immédiat (et pourtant légitime) de la
«conduite morale» (cf. L. M., Les trois gunas et l’initiation, in
«La Lettre G», n° 2, pp. 50-51).
2. Ce qui risque, dans certaines circonstances, de conduire
à «épurer» les rituels maçonniques de passages considérés
avec désinvolture comme inutiles parce qu’obscurs.
3. Il ne faudrait pas oublier que, selon une formule anglosaxonne,
la Maçonnerie travaille from time immemorial. On
peut aisément entrevoir que le «temps immémorial» ici évoqué
ne peut que faire allusion à l’origine «intemporelle» de
la Franc-Maçonnerie. D’autre part, en dépit de tout «préjugé
historiciste», le fait qu’on ne dispose d’aucun document
antérieur à une certaine époque n’exclut nullement que de
tels documents aient disparu s’ils ont existé, ni que la transmission
orale ait joué un rôle beaucoup plus important
qu’aujourd’hui.
4. En relation avec ce caractère rituel, il pourrait être utile
de rappeler que, selon Guénon, «le mot sanscrit rita est
apparenté par sa racine même au latin ordo, et il est à peine
besoin de faire remarquer qu’il l’est plus étroitement encore
au mot “rite”; le rite est, étymologiquement, ce qui est accompli
conformément à l’“ordre”, et qui, par suite, imite ou
reproduit à son niveau le processus même de la manifestation
[...]». Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Éditions
Gallimard, Paris 1970, ch. III, p. 43, note 1.
5. Ces deux phases complémentaires sont expressément
mentionnées dans le rituel maçonnique par la formule: «du
travail à la récréation et de la récréation au travail». Il nous
paraît intéressant de rapprocher cette question de l’indication donnée par Dante, suivant laquelle le «travail» de remontée
de la montagne du Purgatoire ne peut pas être accompli
durant la nuit: «Mais vois déjà comme le jour décline, et
de nuit on ne peut pas monter; aussi faut-il songer à trouver un bon
gîte». (La Divine Comédie, Purg., VII, 43-45. Traduction de A.
Masseron, Éditions Albin Michel, Paris 1960). Durant la nuit,
il est par contre possible d’«effectuer» ce qu’on pourrait en
effet appeler la «récréation», à laquelle Dante semble faire
allusion par ces mots : «Alors mon seigneur dit, tout surpris;
“Conduis-moi donc où tu dis qu’on peut avoir plaisir à y demeurer”» (Ibidem, Purg., VII, 61-63). En ce sens, la «récréation»
pourrait se référer au symbolisme de la nuit dont nous parlerons
par la suite.
6. Symboles de la Science sacrée, Éditions Gallimard, Paris 1977,
«Les portes solsticiales», p. 222, note 2.
7. On connaît l’importance qu’ont les deux solstices en
Maçonnerie, notamment en corrélation avec les deux saints
Jean. À ce propos Guénon observait que «le mot hanan, en
hébreu, a à la fois le sens de “bienveillance” et de “miséricorde”
et celui de “louange” (et il est au moins curieux de constater que, en français même, des mots comme “grâce”
et “merci” ont aussi exactement la même double signification);
par suite, le nom Johanan peut signifier “miséricorde
de Dieu” et aussi “louange à Dieu”. Or, il est facile de se
rendre compte que le premier de ces deux sens paraît convenir
tout particulièrement à saint Jean-Baptiste et le second à
saint Jean l’Evangéliste; on peut d’ailleurs dire que la miséricorde
est évidemment “descendante” et la louange “ascendante”,
ce qui nous ramène encore à leur rapport avec
les deux moitiés du cycle annuel» (Ibidem, «À propos des
deux saints Jean», p. 237). Il est au moins «curieux» d’observer
que la formulation italienne, «In grazia dell’ora e
dell’età», de l’expression étudiée, comporte précisément le
mot grazia, qui correspond naturellement au français grâce
par même dérivation etymologique (du latin gratus, apparenté
au sanscrit gir qui signifie «hymne de louange»).
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