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Quelques réflexions sur le «degré de Compagnon»

La Lettre G  n° 3, pp. 87-99

(Extraits)

      Si la voie maçonnique était envisagée conformément à ce que suggère au premier abord le «tableau de Loge» du «degré de Compagnon», c’est-à-dire comme une échelle précisément construite afin de permettre à celui qui sait s’en servir de s’élever depuis les «ténèbres» jusqu’à la «lumière», on comprendrait aisément que la présence effective de chaque échelon est déterminante pour la réussite de la progression. En effet, s’il est vrai que chaque «degré» maçonnique possède une spécificité et une plénitude qui lui sont propres, il suffirait qu’un seul d’entre eux vienne à manquer - c’est-à-dire ne soit pas appréhendé de la façon requise - pour que s’ensuive un obstacle dans la poursuite du «parcours», car il manquerait alors quelque chose à chacun des autres «degrés», tous se complétant mutuellement dans leur ensemble.

      Il nous paraît donc plutôt singulier de constater une certaine tendance à traiter tant soit peu à la légère le contenu du «degré de Compagnon», comme si l’on n’y voyait qu’un simple remplissage, une sorte d’«intermède» consenti en l’attente de ce que l’on considère comme le véritable «clou» de la représentation. Dans un premier temps on pourrait penser qu’une telle propension vient du fait que les modalités sous lesquelles se présente l’«augmentation de salaire» n’apparaissent pas susceptibles de frapper l’imagination avec la même évidente intensité que lors de l’«initiation» ou de l’«élévation». Mais, même si cette constatation peut «faire mouche» dans une certaine mesure, il convient d’ajouter sans hésitation que, de toute façon, elle ne suffit pas à expliquer pleinement l’attitude mentale dont nous venons de parler, et encore moins à la justifier.

      Et l’on peut même aller plus loin puisque, si l’on considère les choses plus attentivement, on s’aperçoit qu’en réalité cette attitude provient d’un manque de critère qui consiste à se contenter de juger des choses en se basant exclusivement sur les impressions qu’elles peuvent susciter dans l’âme, au lieu de faire appel à des facultés supérieures de discernement. Ceux qui se comportent ainsi ne font, en définitive, que donner la preuve d’une paresse intellectuelle contre laquelle ils auraient tout intérêt à réagir tant qu’il en est encore temps, c’est-à-dire avant qu’elle ne s’enracine en eux au point de devenir une sorte de seconde nature. Et à ce propos il nous semble que le premier pas à accomplir est d’avoir toujours conscience du fait que rien de ce qui se passe en Loge ne peut être tenu pour négligeable, chaque élément qui s’y trouve devant nécessairement correspondre à une raison d’être bien précise. Cela dit, on peut être assuré que les enseignements ne font pas défaut dans la «Chambre de Compagnon» et que, de même que pour tout autre degré maçonnique, la seule et véritable difficulté est d’arriver à les découvrir. Cependant, il faut remarquer que, si l’on peut en effet parler de difficulté, celle-ci est à rechercher exclusivement dans les imperfections de la capacité de compréhension de chacun, puisque c’est dans ces imperfections que réside tout ce qui, pour l’instant, interfère et vient compliquer les choses. En général, on peut affirmer que ceux qui espèrent se voir offrir sur un plateau un amas de notions toutes prêtes à être «emmagasinées» se trompent, puisque, contrairement à l’enseignement «profane» auquel ceux-là prouvent ainsi être exclusivement accoutumés, l’enseignement initiatique et ésotérique vise fondamentalement à aiguiser l’intuition du sujet, afin de l’amener à pénétrer la nature des choses en elles-mêmes et par soi-même.

      Néanmoins, face à certains aspects d’apparence plus ou moins inexplicable sur le moment - comme par exemple ce qui se rapporte aux cinq sens de l’homme -, il est assez compréhensible que la seule bonne volonté ne puisse, surtout au début, résoudre convenablement la question et que, par conséquent, quelque confusion subsiste encore. Il nous semble donc opportun de traiter de ce sujet, tout au moins de ce qui peut suffire à indiquer la direction dans laquelle - selon nous - il convient de mener sa recherche pour sortir de l’impasse.

      Avant tout, il faut souligner que l’enseignement en question, qui incite le «Compagnon» à étudier en personne les sens externes, vise en réalité à le conduire à s’occuper de son «sens interne», faute de quoi, du reste, il n’aurait même pas la possibilité d’entreprendre l’examen de leur mode d’opération; et il faut ajouter tout de suite que cela entraîne une conséquence inévitable, à savoir un déplacement de sa propre attention de la sphère extérieure à la sphère intérieure. Ce n’est que de cette façon qu’il pourra parvenir à appréhender les conditions de son actuel état de conscience, dont il va falloir qu’il s’affranchisse. Il apprendra à se méfier des sensations, jugements et sentiments que les diverses sollicitations extérieures peuvent éveiller en lui, dès qu’il aura réussi à se rendre compte que ceux-ci peuvent très bien être faussés par quelque désordre dû à sa condition actuelle, et ainsi pourra-t-il s’efforcer d’exercer un contrôle sur les réactions auxquelles il pourrait être instinctivement entraîné. C’est pourquoi ceux qui, par cette méthode, ont peu à peu appris à faire un usage minutieux de leur capacité d’évaluation ne se laisseront que bien difficilement séduire par tout ce qui pourra tomber sous leurs sens, contrairement à ceux qui, faute de cela, manifestent une attitude changeante qui les montre tantôt heureux, tantôt affligés, parfois amis et parfois ennemis, dans une instabilité qui trahit un état de confusion et de dispersion dont doit absolument s’affranchir quiconque appartient à une organisation initiatique, dont les membres, au surplus, se reconnaissent comme «frères». Du reste, n’est-ce pas précisément ce que l’on cherche à obtenir lorsque l’on demande au «Compagnon» d’apprendre à «polir» cette «pierre» qu’il a déjà au moins virtuellement «dégrossie» quand il était «Apprenti», pour en faire sortir une «pierre cubique» qui soit en mesure «de s’insérer parfaitement dans l’Edifice que les Maçons sont appelés à construire»?

      Mais si l’effort de concentration que cet enseignement cherche à mettre en oeuvre ne peut que se refléter dans la sphère de l’action - comme nous l’avons souligné plus haut -, c’est parce qu’il agit profondément dans l’âme, en s’opposant à toute dispersion des puissances de l’être et jouant ainsi un rôle essentiel dans le développement de l’intelligence. Maintenant, tant que cette dernière n’est exercée que sur les choses sensibles exclusivement, la connaissance qui en découle, fût-elle la plus élevée - c’est-à-dire la connaissance rationnelle -, ne va de toute façon pas au-delà des formes et ne peut aucunement atteindre la connaissance des principes universels, comme l’affirme Aristote. Pour aller au-delà du «savoir» distinctif il faut donc barrer les portes des sens et concentrer toutes ses puissances dans la «chambre secrète du coeur», c’est-à-dire en ce point symbolique que toutes les traditions, y compris la tradition grecque, désignent comme étant, chez l’individu, le siège de l’Intelligence universelle, siège où elle réside en quelque sorte à l’état potentiel, telle un germe ou une graine. Quand, par suite d’un «dépouillement des métaux» effectif, on pourra arriver à transférer sa conscience jusqu’au «coeur» de son être, il se produira une germination de ce «grain» et l’on pourra parvenir à des degrés de conscience supérieurs à ceux de l’ordre individuel grâce à l’activité directe de cette Intelligence, qui est en définitive «le Connaissant», unique et véritable, de tout ce qui est connaissable. C’est cette connaissance qui, ne pouvant être qu’intuitive, peut à bon droit être appelée intellectuelle; et cela parce qu’elle est proprement «supra-rationnelle», ce qui ne veut pas dire - sans vouloir offenser les «défenseurs de l’irrationnel» - qu’elle s’oppose de quelque manière que ce soit à la raison, dont, au contraire, elle se sert pour traduire, si nécessaire et autant qu’il est possible, les résultats de son activité.

      Avant de continuer, et pour étayer en partie ces dernières réflexions, nous voudrions encore souligner que, lorsque le «Compagnon» se met à l’«ordre», c’est précisément sur le coeur qu’il porte sa main droite, les doigts arrondis «en forme de griffe»; et que le «mot de passe» du «degré» désigne, en termes maçonniques, à la fois un cours d’eau et une graine, qui, ainsi associés, sont considérés comme symbolisant l’«abondance». A en juger par le commentaire suivant, relatif à une «instruction» de provenance anglo-saxonne, cette «abondance» semble justement faire allusion à l’«intuition» intellectuelle dont nous venons de parler: «Le Compagnon est passé des ténèbres à la lumière; il est désormais, du point de vue maçonnique, un homme adulte. Après avoir monté un escalier en colimaçon, il se trouve maintenant en attente d’accéder à la Chambre du Milieu. Mais entrer dans ce lieu sacré ne signifie pas pénétrer simplement dans une chambre: le véritable accès requiert qu’il soit en mesure de relier sa raison et son esprit à la recherche de la solution du mystère symbolisé par la lettre G. La Maçonnerie semble le rappeler expressément: “Au point où vous vous trouvez - dit la lecture - (ce qu’il vous faut) c’est l’abondance pour déchiffrer le mystère et connaître tout ce qu’un homme peut connaître de la signification de cette lettre, qui est un symbole du Très- Haut”. [...] Heureux le Compagnon qui, ayant appris à prononcer correctement [le “mot de passe”] dans le [passage des eaux] arrive à recevoir véritablement sur lui-même l’“abondance” [qui lui permet d’accéder à la Chambre du Milieu]».

      Cela dit, de même que le rappel aux cinq sens de l’homme renvoie implicitement aux facultés supérieures de connaissance, de même les autres sujets d’étude inhérents au «degré» et qui se rapportent respectivement aux «Ordres d’architecture», aux «Sages» et aux «Sciences et Arts Libéraux», s’ils sont conçus comme points de départ pour orienter sa recherche, pourront servir de supports pour s’élever vers ces vérités d’ordre supérieur qu’ils ne cessent, en réalité, de suggérer. Et s’il en est ainsi, ce n’est assurément pas à cause de quelque imperfection du rituel, mais tout simplement parce que cette façon de les exposer et de les envisager est celle qui convient à une véritable méthode d’enseignement initiatique; d’autre part, il suffit de se reporter au mode particulier de transmission du «mot sacré» au «premier degré», pour s’apercevoir que l’«Apprenti» est mis en garde à ce propos, et même clairement, dès le début. C’est pourquoi, et conformément à l’injonction selon laquelle «pour connaître vraiment les choses, il faut les découvrir par soi-même», nous nous dispenserons de donner ici d’autres explications, nous contentant seulement de signaler que le nombre des données inscrites sur chaque «cartouche» du «degré» n’a pas de lien particulier avec les sujets que nous venons d’aborder, mais est par contre en rapport avec un autre enseignement symbolique de ce «degré».

      En effet, il convient de tenir compte du fait que chacun des trois «degrés» de la Maçonnerie symbolique est marqué par un nombre distinctif qui, indiquant l’«âge» symbolique propre au «degré», se reflète un peu partout dans les différents éléments qui constituent ce dernier; par ailleurs, ce nombre doit être entendu de façon conforme à la science traditionnelle des nombres, c’est-à-dire qu’il doit être interprété dans un sens analogique et symbolique.

      Dans le cas du cinq, nombre spécifique de la «Chambre de Compagnon», on peut remarquer, suivant en cela Plutarque - mais sans nous éloigner aucunement de ce qu’enseignent la façon de «frapper», la «batterie», la «marche» et l’«attouchement» propres à ce «degré» -, que ce nombre naît de l’union du deux, premier nombre pair ou «féminin», avec le trois, premier nombre impair ou «masculin»; en ce cas il n’y a aucune difficulté à comprendre qu’il représente essentiellement l’idée d’harmonie, cette dernière résultant en effet de la fusion des contraires, ou plutôt de ce qui apparaît comme tel alors qu’en réalité il s’agit de complémentaires, et c’est justement pour cette raison que le cinq était considéré par les Pythagoriciens comme un «nombre nuptial». Ce que l’on rappelle ainsi au «Compagnon», c’est donc le devoir de réaliser l’unité en lui-même, raison pour laquelle il devra combattre en lui toutes ces tendances désordonnées et centrifuges qui s’y opposent; cette unité est à rechercher avant tout au niveau du mental, d’où, peu à peu, elle descendra par conséquent au niveau de l’action, puisqu’il est évident que c’est la qualité du mental qui façonne le comportement. En d’autres termes, le «Compagnon» est exhorté à développer dans leur plénitude toutes les potentialités inhérentes à la nature humaine, afin d’être ensuite capable d'appréhender le monde intellectuel, et c’est également et surtout en vue de ce développement qu’on lui demande de participer activement au travail collectif de la Loge.

      Ensuite, la direction qu’il doit suivre pour atteindre le but ainsi entrevu est indiquée par les «pas» de ce «degré»: en effet, le parcours rituel du «Compagnon» veut qu’il se déplace vers le «Midi» et, immédiatement après, reprenne son axe initial, c’est-à-dire l’axe équinoxial. Dans la correspondance analogique du cycle diurne avec le cycle annuel, le «Midi» répond au solstice d’été, c’est-à-dire au signe zodiacal du Cancer, signe que les Grecs - nous le rappelons - mettaient en relation avec la «porte des hommes»; ce signe, dans le symbolisme astrologique, est représenté par un germe à demi développé, ce qui tend à désigner un état en quelque sorte intermédiaire, qui, dans l’homme, correspond précisément au domaine psychique ou subtil. Dans cette phase du processus initiatique, le «Compagnon» doit donc se consacrer à discerner et évaluer la partie subtile de son être, sans jamais perdre de vue que c’est justement là, en définitive, que naissent les disharmonies; c’est pourquoi le mieux qu’il ait à faire est de s’appliquer à «dissoudre» au plus vite ces noeuds et à passer outre, comme l’indique d’ailleurs la façon dont procèdent les «pas» du «degré».

      Nous avons précédemment fait allusion à un certain rapport qu’il est possible d’établir analogiquement entre les différents «degrés» de la voie initiatique maçonnique et ce qu’on appelle les «âges» de la vie humaine: dans le Convivio de Dante sont exposées certaines considérations relatives à la «jeunesse», ou second «âge», considérations qui, en effet, correspondent selon nous très précisément au «degré de Compagnon», de sorte qu’il pourrait être utile d’en donner ici un bref résumé. Dante affirme qu’à cet «âge» la tâche fondamentale qu’il faut accomplir consiste à rechercher sa propre perfection, et il considère à ce propos qu’il est nécessaire de développer cinq «vertus»: tempérance, force, fraternité, courtoisie et loyauté; tempérance et force pour être en mesure de gouverner ses appétits désordonnés; fraternité en tant qu’il convient que celui qui se trouve au «mezzogiorno» de la vie, regarde «en arrière et en avant» et aime ses aînés, de qui il a reçu la doctrine, mais aussi ses cadets, auxquels il est tenu de donner ses exhortations bénéfiques; courtoisie, qu’il convient de développer «au maximum» dans la période actuelle car, s’il en était autrement, son manque représenterait un obstacle insurmontable à l’obtention de la perfection qui caractérise justement le troisième «âge»; de même pour la loyauté - qui signifie suivre et mettre en oeuvre ce que dictent les lois - car, s’il est vrai qu’à l’«âge» précédent les fautes sont l’objet d’une certaine indulgence, à l’«âge» suivant il ne s’agit désormais pas tant de suivre les règles que d’être justes. Ce sont là, pour Dante, les conditions nécessaires pour accéder effectivement à cette autre perfection: celle qui est attribuée à la «maturité» et par laquelle on devient capables d’«illuminer» les autres.

      Maintenant, étant donné que, dans les «catéchismes» du «second degré», à la question: «Êtesvous Compagnon?» fait suite la déclaration: «J’ai vu l’Etoile flamboyante», qui, d’après un ancien rituel, «est le symbole du Maçon resplendissant de lumière parmi les ténèbres», on pourrait être tenté de penser que la fonction «illuminatrice» est inhérente au «Compagnon», contrairement à ce que nous avons dit auparavant. Mais il n’en va pas ainsi, car ce dernier n’est pas encore l’«homme régénéré»: dans son processus de régénération, en fait, le «Compagnon» a bien atteint un degré de développement qui l’a amené - au moins virtuellement - à s’approcher de la «Lumière», c’est-à-dire à voir l’«Étoile flamboyante», mais cela ne veut pas dire qu’il soit parvenu à s’identifier à celle-ci. Il faut remarquer que, dans l’«augmentation de salaire», l’«Étoile flamboyante» n’est allumée qu’après que le «récipiendaire» ait terminé son cinquième et dernier «voyage»; et, si l’on considère notamment le fait que ces «voyages» représentent l’ascension d’un escalier en colimaçon où «celui qui monte ne voit ni l’échelon suivant ni ce que voile la courbe», il faut en conclure que, tant que l’on n’aura pas effectivement atteint la perfection du «degré», l’«Étoile flamboyante» demeurera imperceptible et qu’un tel perfectionnement préfigure en quelque sorte, et ne serait-ce que virtuellement, le «degré de Maître».

      Il est dit, d’autre part, que le «flamboiement» de l’«Étoile» fait allusion au «réveil du “feu” dans l’initié» [...]

Franco Peregrino








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