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Doctrine et méthode maçonniques

La Lettre G  n° 3, pp. 3-22

(Extraits)

      Que l’on puisse parler de «méthode maçonnique» pourra paraître par trop évident, s’agissant d’une notion généralement admise, du moins à première vue. Mais cela ne veut pas dire pour autant que le fait d’adopter aussi couramment cette expression s’accompagne toujours d’une compréhension suffisante de ce qu’elle recouvre, même de la part de ceux qui en reconnaissent manifestement l’importance dans la voie maçonnique. Sans parler de ceux qui, faisant preuve d’une attitude «dogmatique» aussi étrange que contradictoire, vont jusqu’à en méconnaître l’existence, sans s’apercevoir que, par là, ce n’est pas une prétendue «lacune» de l’initiation maçonnique qu’ils stigmatisent, mais tout simplement les limites de leur «horizon intellectuel».

      En ce sens, les singulières prises de position de Jean Reyor qui, dans sa prétention de mener à son «aboutissement» l’oeuvre de René Guénon après sa mort, affirmait avec une surprenante assurance que la Maçonnerie «ne transmet plus aucun enseignement doctrinal et aucune méthode»[1], nous paraissent très symptomatiques. Ce qu’il nous importe de souligner ici, au-delà des individualités qui se font les supports de cette thèse, c’est non seulement le manque manifeste de fondement de cette dernière, comme nous essaierons de le montrer par la suite, mais en outre sa prétention de s’appuyer sur les données exposées par René Guénon dans son oeuvre alors qu’elle fait très exactement le contraire en réalité, au point que l’on pourrait parler à ce propos d’une forme grotesque et paradoxale de «Maçonnerie antimaçonnique». L’abîme qui sépare les positions de Reyor de ce que R. Guénon a maintes fois répété ressort déjà très clairement de ce passage tiré des Aperçus sur l’Initiation[2]: «[...] les formes sensibles qui sont en usage pour la transmission de l’initiation extérieure et symbolique [ont], même en dehors de leur rôle essentiel comme support et véhicule de l’influence spirituelle, leur valeur propre en tant que moyen d’enseignement; à cet égard, on peut remarquer (et ceci nous ramène à la connexion intime du symbole avec le rite) qu’elles traduisent les symboles fondamentaux en gestes, en prenant ce mot au sens le plus étendu [...], et que, de cette façon, elles font en quelque sorte “vivre” à l’initié l’enseignement qui lui est présenté, ce qui est la manière la plus adéquate et la plus généralement applicable de lui en préparer l’assimilation, puisque toutes les manifestations de l’individualité humaine se traduisent nécessairement, dans ses conditions actuelles d’existence, en des modes divers de l’activité vitale» [souligné par nous]. On remarquera que Guénon se réfère ici exclusivement aux rites d’initiation, dont la nature intrinsèquement «doctrinale», commune à tous les symboles et à tous les rites, suffit par elle-même à réfuter les imprudentes assertions de Reyor[3]. Nous aurons l’occasion de revenir plus loin sur les raisons de ce que nous venons d’affirmer.

      Quant à la «doctrine maçonnique», son rôle, précisément envisagé en rapport avec la «méthode», semble beaucoup moins évident et reconnu, de sorte qu’on en arrive parfois et plus fréquemment que dans le cas de la «méthode» à nier ouvertement qu’il puisse exister quelque chose à quoi cette expression puisse se rapporter. Nous pensons que, s’il l’on faisait en sorte de déblayer le terrain des multiples équivoques qui se sont accumulées sur cette question, souvent pour des raisons non désintéressées, on s’apercevrait sans peine que la «doctrine maçonnique» n’est pas seulement une possibilité, mais une nécessité. Nous dirons même plus: sans une doctrine et une méthode, nous estimons que l’on ne peut pas parler de voie initiatique en général, et de voie maçonnique en particulier. Entendons-nous bien: si ceux qui nient l’existence d’une telle doctrine veulent se référer aux acceptions philosophiques ou religieuses du terme, nous n’avons rien à objecter. Cependant, même dans cette hypothèse, ce serait oublier le fait qu’une telle façon d’envisager les choses implique en quelque sorte une erreur de perspective, puisque l’on ne considère alors comme doctrine que ce qui peut être enfermé dans les deux catégories mentionnées, catégories qui sont toutes deux limitées, quoique dans une mesure et pour des raisons très différentes. Ce que l’on oublie c’est le fait que, outre ces acceptions évidemment inadéquates dans le cas de l’initiation maçonnique, il y en a une autre, entièrement légitime et parfaitement appropriée: celle de «doctrine initiatique».

      René Guénon, parlant de ceux qui, ayant constaté la présence de différents mârgas ou «voies» dans la tradition hindoue, croyaient pouvoir en conclure qu’il n’y avait là aucune doctrine, eut l’occasion de clarifier les termes de la question d’une façon extrêmement intéressante et directement liée selon nous au sujet de la présente étude. Dans l’article «Doctrine et méthode»[4], il observait que, «[...] quand on parle de doctrine comme nous le faisons ici, on rencontre, chez certains, une incompréhension complète de ce dont il s’agit réellement [...]. Or, si cette incompréhension se produit, c’est parce que la plupart des Occidentaux actuels sont incapables de concevoir une doctrine autrement que sous l’une ou l’autre de deux formes spéciales, de qualité extrêmement inégale d’ailleurs, puisque l’une est d’ordre exclusivement profane, tandis que l’autre possède un caractère vraiment traditionnel, mais qui toutes deux sont spécifiquement occidentales: ces deux formes sont, d’une part, celle d’un système philosophique, et, de l’autre, celle d’un dogme religieux». Donc, si les systèmes philosophiques sont tout à fait inaptes à exprimer les vérités traditionnelles puisque, du fait de leur caractère de construction individuelle précisément érigée en système, ils ne sont en tant que tels rattachés à aucun principe d’ordre transcendant, les dogmes religieux quant à eux ne sont applicables qu’à la religion proprement dite, de sorte que leur extension à des domaines qui ne sont pas de la compétence de celle-ci ne peut qu’être tout à fait abusive. D’autre part, peu après le passage cité, Guénon soulignait que, pour s’adapter aux conditions mentales particulières de l’Occident, «la tradition devait nécessairement y prendre cet aspect spécial, du moins quant à sa partie exotérique. Cette dernière restriction est indispensable, car il doit être bien entendu que, dans l’ordre ésotérique et initiatique, il n’a jamais pu être question de dogme, même en Occident»[5] [souligné par nous].

      La parfaite correspondance de cette dernière phrase avec le cas de l’initiation maçonnique nous semble lumineuse, l’initiation maçonnique relevant, on en conviendra - à moins d’être affligé de parti pris ou d’une incurable «cécité intellectuelle» -, du domaine «ésotérique et initiatique»[6]. D’autre part, si l’on prête attention à la signification des mots, on remarquera que «doctrine» (du latin doctrina, dérivé de docere, «enseigner») signifie simplement «enseignement». Or, bien qu’il soit opportun d’en préciser la nature, il nous semble incontestable qu’un enseignement - initiatique pour être exact - est présent dans les symboles et les rites maçonniques, enseignement dont on pourra comprendre sans difficulté, d’après ce que nous avons dit jusqu’ici, qu’il devra nécessairement posséder des caractères fort différents de ceux qui appartiennent à tout enseignement procédant d’un point de vue profane - philosophique ou autre -, voire même d’un point de vue exotérique[7]. Sans vouloir en donner une définition à proprement parler, ce qui serait contradictoire, on peut cependant remarquer que «l’emploi constant du symbolisme dans la transmission de cet enseignement peut déjà suffire à le faire entrevoir, dès lors qu’on admet, comme il est simplement logique de le faire sans même aller jusqu’au fond des choses, qu’un mode d’expression tout différent du langage ordinaire doit être fait pour exprimer des idées également autres que celles qu’exprime ce dernier, et des conceptions qui ne se laissent pas traduire intégralement par des mots, pour lesquelles il faut un langage moins borné, plus universel, parce qu’elles sont elles-mêmes d’un ordre plus universel»[8].

      Si, comme l’affirme un adage «écossais», «les symboles voilent et enseignent les vérités les plus profondes», rien de tel ne pourra donc se produire en conséquence de quelque «convention» plus ou moins ancienne, mais bien en vertu de l’origine «non humaine» - autrement dit supra-rationnelle - des symboles eux-mêmes[9]. C’est là, au fond, la raison pour laquelle le symbole, «pour qui parviendra à pénétrer sa signification profonde, pourra faire concevoir incomparablement plus que tout ce qu’il est possible d’exprimer directement; aussi est-il le seul moyen de transmettre, autant qu’il se peut, tout cet inexprimable qui constitue le domaine propre de l’initiation, ou plutôt, pour parler plus rigoureusement, de déposer les conceptions de cet ordre en germe dans l’intellect de l’initié, qui devra ensuite les faire passer de la puissance à l’acte, les développer et les élaborer par son travail personnel, car nul ne peut rien faire de plus que de l’y préparer en lui traçant, par des formules appropriées, le plan qu’il aura par la suite à réaliser en lui-même pour parvenir à la possession effective de l’initiation qu’il n’a reçue de l’extérieur que virtuellement»[10] [souligné par nous].

      Ce que nous venons d’indiquer devrait permettre de dégager de façon suffisamment nette la nature et la raison d’être du symbolisme, de même que le caractère de l’enseignement initiatique ou de la doctrine qu’il véhicule. Il est bien évident qu’avant de pouvoir se consacrer à la compréhension de cet enseignement par le travail personnel il faudra y accéder[11], ce qui suppose l’obtention préalable d’un «rattachement», par l’initiation, à cet «archétype» («là ’ve s’appunta ogne ubi e ogne quando»[12], pour utiliser le langage de Dante) duquel les symboles, et en réalité toutes choses manifestées[13], tirent leur raison d’être. Si le rattachement initiatique est une condition nécessaire pour accéder à l’enseignement correspondant, ce n’est cependant pas une condition suffisante pour l’assimilation de ce dernier. En effet, pour que l’initiation reçue puisse passer de l’état virtuel qui était le sien au commencement à un état plus ou moins complètement effectif - ce qui correspond à un degré plus ou moins effectif de compréhension de la doctrine initiatique -, il faudra acquérir, graduellement et méthodiquement, une «nouvelle disposition intérieure» apte à permettre une «adéquation» réelle à ce que véhicule cette initiation. Cela présuppose nécessairement un changement de perspective, qui consiste à abandonner le point de vue «extérieur» ou profane pour le point de vue «intérieur» ou initiatique[14]. Un tel changement de mentalité[15] devra englober l’individualité tout entière, et cela précisément en raison du fait que, «si les conceptions initiatiques sont essentiellement autres que les conceptions profanes, c’est qu’elles procèdent avant tout d’une autre mentalité que celles-ci, dont elles diffèrent moins encore par leur objet que par le point de vue sous lequel elles envisagent cet objet; et il en est forcément ainsi dès lors que celui-ci ne peut être “spécialisé”, ce qui reviendrait à prétendre imposer à la connaissance initiatique une limitation qui est incompatible avec sa nature même. Il est dès lors facile d’admettre que, d’une part, tout ce qui peut être considéré du point de vue profane peut l’être aussi, mais alors d’une tout autre façon et avec une autre compréhension, du point de vue initiatique (car, comme nous l’avons dit souvent, il n’y a pas en réalité un domaine profane auquel certaines choses appartiendraient par leur nature, mais seulement un point de vue profane, qui n’est au fond qu’une façon illégitime et déviée d’envisager ces choses), tandis que, d’autre part, il y a des choses qui échappent complètement à tout point de vue profane et qui sont exclusivement propres au seul domaine initiatique»[16] [souligné par nous].

      Ce qui, de toute évidence, ressort de ce que nous avons exposé jusqu’à présent, c’est la superficialité de ceux qui soutiennent «dogmatiquement» qu’il n’existe pas de doctrine maçonnique. D’autre part, si l’on réfléchit au fait qu’une telle doctrine ne revêt pas de forme discursive, on pourra comprendre aisément que cette particularité permet de ne pas tomber dans la fausse confiance que peut procurer le fait d’accumuler dans sa mémoire quantité de notions, même d’origine traditionnelle, et que, correctement appliquée, elle peut aussi préserver de toute forme de «fanatisme». Ce que nous disons n’est naturellement pas en contradiction avec l’existence, dans la tradition maçonnique, de textes écrits tels que les catéchismes, les lectures, les devoirs, les «poèmes» ou autres; dans ces cas également, il s’agit de symboles exprimés sous forme verbale et qui doivent être considérés comme tels. Bien sûr, il faudra être capable ici aussi d’aller au-delà de la «lettre», sans s’attacher aux apparences morales ou autres que peuvent présenter des textes comme ceux-là. En effet, il ne faudrait pas oublier qu’entre autres buts ils ont celui d’offrir un support destiné à favoriser le réveil de la faculté intuitive - et par là même la possibilité de comprendre leur signification la plus profonde - chez celui qui s’est engagé dans la voie maçonnique.

      Si l’on a suffisamment prêté attention aux différent aspects de la question que nous sommes en train d’examiner, il devrait désormais être assez clair que la doctrine maçonnique, fondée sur les symboles, comporte nécessairement aussi une méthode[17] correspondante, apte à favoriser - bien entendu non pas de façon «automatique» et passive, mais au contraire en vertu du travail intérieur, essentiellement actif, de chacun[18] - le passage de l’«extérieur» à l’«intérieur» ou, en d’autres termes, de l’initiation virtuelle à l’initiation effective. En conséquence, tout ce qui a trait à la méthode maçonnique devra nécessairement viser à faciliter le développement de cette attitude active par l’initié. Et cela devra se vérifier en particulier au cours du «travail collectif», qui pourra aider grandement l’initié à prendre conscience de ses propres défauts individuels, purement «négatifs» en eux-mêmes, et lui offrir ainsi la possibilité de leur «rectification». D’autre part, les méthodes de réalisation - puisque c’est de cela qu’il s’agit - relèvent «des applications “techniques” auxquelles la doctrine donne lieu, et qui sont traditionnelles, elles aussi, précisément parce qu’elles sont fondées sur la doctrine et ordonnées en vue de celle-ci, ce à quoi elles tendent étant toujours, en définitive, l’obtention de la pure Connaissance»[19] [souligné par nous]. [...]

Pietro Gori



notes

  1. J. Reyor, À la suite de René Guénon... Sur la route des Maîtres Maçons, Éditions Traditionnelles, Paris 1989, p. 59.

  2. «De l’enseignement initiatique», Éditions Traditionnelles, Paris, p. 206.

  3. En dépit de certaines apparences, la mentalité sous-jacente à de semblables affirmations nous paraît très proche de celle qui est à l’origine même de la Maçonnerie moderne ou «spéculative» créé, semble-t-il, par Anderson et Desaguliers, lesquels, comme l’écrit R. Guénon, «firent disparaître tous les anciens documents sur lesquels il purent mettre la main, pour qu’on ne s’aperçût pas des innovations qu’ils introduisaient [...]. Cependant, ils laissèrent subsister le symbolisme, sans se douter que celui-ci, pour quiconque le comprenait, témoignait contre eux aussi éloquemment que les textes écrits, qu’ils n’étaient d’ailleurs pas parvenus à détruire tous» [souligné par nous], Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, «À propos des signes corporatifs et de leur sens originel», Éditions Traditionnelles, Paris, tome II, pp. 72-73.

  4. Initiation et Réalisation spirituelle, Éditions Traditionnelles, Paris, p. 139.

  5. R. Guénon, «Doctrine et méthode», cit., p. 141. Voir aussi «Parole perdue et mots substitués», dans ce même numéro, notamment p. 29.

  6. Si nous insistons sur ce point, c’est parce que certains «auteurs», pour des raisons différentes mais finalement convergentes, ont essayé de mettre en doute la validité de l’initiation maçonnique ou, en tout cas, d’en limiter le plus possible la portée, en la subordonnant même à une «pratique exotérique» spécifique, faisant ainsi preuve d’une singulière propension à «mettre la charrue devant les boeufs».

  7. Même s’il convient d’observer les différences qui séparent ces deux points de vue, il pourra être utile de signaler que, du point de vue initiatique, tous deux sont à considérer comme également «profanes», bien que le second, c’est-àdire le point de vue religieux, puisse, en vertu de son origine traditionnelle et dans certaines conditions (dont la première sera d’avoir une «ouverture» suffisante pour éviter de se cristalliser dans un exclusivisme sans issue), être susceptible d’une transposition qui lui permet de rattacher son objet au point de vue initiatique. Cependant, il est clair qu’une telle transposition ne pourra être effectuée que par ceux qui sont en mesure de se placer validement dans cette perspective, chose tout à fait impossible à ceux qui bornent leur «horizon intellectuel» au seul domaine exotérique. D’autre part, nous doutons fort qu’une forme religieuse qui s’obstine à nier ce qui la dépasse - c’est-à-dire le domaine initiatique, sur lequel du reste elle ne peut étendre nulle «juridiction» - puisse maintenir sa propre validité relative. A ce propos, on se souviendra des violentes invectives de Dante contre les représentants de l’Église catholique de son époque, dont le point de vue, déjà largement extérieur semble-t-il, pouvait «pétrifier» ceux qui lui étaient soumis. Nous nous bornerons ici à évoquer en ce sens la figure de Méduse dans l’Enfer, lorsque les trois Furies hurlent ces mots: «Vegna Medusa: sì ’l farem di smalto»(Enfer, IX, 52) [«Vienne Méduse! et alors nous le pétrifierons»; Dante, La Divine Comédie, traduction, introduction et notes par Alexandre Masseron, Editions Albin Michel, Paris 1960], tandis que Virgile protège son disciple de cette vision «mortelle».

  8. R. Guénon, «De l’enseignement initiatique», cit., p. 204.

  9. S’il n’en était pas ainsi, à quoi bon se servir d’un symbolisme plus ou moins obscur? Comment ces «vérités profondes» pourraient-elles aller au-delà de ce qu’on pourrait en exprimer complètement avec des mots? Dans ces conditions, ne serait-on pas en présence d’une sorte de «superstition»? Et, s’il en était ainsi, ne serait-il pas plus logique d’abolir tout simplement les symboles et les rites, comme certains l’ont effectivement proposé? Indubitablement une telle façon d’envisager les choses supposerait une ignorance complète de la nature du symbolisme et aussi, ajouterons-nous, de la nature de chaque être en général, puisqu’on ferait ainsi de ce dernier un «système clos» qui ne permettrait même plus, à la rigueur, de parler d’un «être».

  10. R. Guénon, «De l’enseignement initiatique», cit., p. 205.

  11. Ce que nous disons là pourra paraître par trop évident; si cependant nous y insistons, c’est parce que, vu le grand nombre d’ouvrages aujourd’hui disponibles sur des sujets maçonniques, certains pourraient prendre cet enseignement pour une philosophie d’un genre un peu particulier et être tentés de penser qu’ils peuvent y accéder par voie «livresque» alors qu’en réalité, dans cette approche tout extérieure, ils n’auront jamais affaire, même s’il s’agit de symboles véritables, qu’à de vains simulacres. Du reste, c’est précisément sur la base d’une semblable approche - «profane» par définition - que de nombreux détracteurs de la Maçonnerie ont cru pouvoir émettre des «jugements» sur l’Ordre, avec le bien-fondé qu’on imagine aisément.

  12. Par., XXIX, 12 [«Où aboutit tout espace et tout temps»; Dante, La Divine Comédie, traduction, préface, notes et commentaires par Henri Longnon, Collection des Classiques Garnier, Editions Garnier Frères, Paris 1956].

  13. Ce qui implique, soit dit en passant, que la manifestation tout entière constitue elle-même un symbole. Suivant le symbolisme «constructif» propre à l’initiation maçonnique, la manifestation sera envisagée en tant que construction, avec toutes les conséquences «méthodiques» que cela comporte, la première d’entre elles étant que, par suite de la correspondance analogique entre «macrocosme» et «microcosme», l’initié sera considéré de ce même point de vue, ce qui signifie que le but à atteindre sera qu’il réalise en lui-même et conformément aux possibilités qu’il possède le «Plan du Grand Architecte de l’Univers», en situant toutes ses facultés, initialement «dispersées», à la place qui leur convient, de façon analogue à ce qui se passe pour la construction d’un édifice harmonieux. Il faut toutefois préciser que l’initiation ne saurait avoir pour but d’«attribuer» à l’initié des possibilités qu’il ne possédait pas auparavant, ce qui serait absurde, mais vise plutôt à lui permettre de prendre conscience de ce qu’il est, de façon permanente et absolue, conformément à l’adage «connais-toi toi-même». On pourrait dire que l’initiation lui ouvre la voie lui permettant de faire passer ses potentialités de la «puissance» à l’«acte».

  14. Nous pensons que ce qui peut favoriser la «disposition» évoquée consiste à s’efforcer avec constance d’envisager la «vie maçonnique» non pas sous l’angle qui en fait un élément plus ou moins singulier de la «vie ordinaire», mais sous l’angle qui, à l’inverse, fait de tous les aspects de l’existence autant d’éléments de la «vie maçonnique». D’autre part, si l’on considère que les travaux en «Chambre du Milieu» ne sont jamais clos, on pourra aisément comprendre que, compte tenu de la position centrale que celle-ci occupe dans l’état humain qui est le nôtre, rien de cet état ne peut lui être extérieur, et que le cours tout entier de notre existence est en réalité essentiellement compris dans ce «lieu très régulier et très éclairé».

  15. Cf. à ce propos: L.M., «Changer de mentalité», in «La Lettre G», n° 1, Équinoxe d’Automne 2004.

  16. R. Guénon, «De l’enseignement initiatique», cit., pp. 204-5.

  17. Il pourra être utile de rappeler que le mot «méthode» vient du grec méthodos, composé de méta, terme qui indique le franchissement, et hodos, «voie», c’est-à-dire «chemin qui conduit en avant, outre», et l’on peut entrevoir par là que la «méthode maçonnique» est, au fond, identique à la «voie maçonnique» elle-même.

  18. Nous ne voulons nullement dissimuler les difficultés d’un tel travail, qui peut faire «tremar le vene e i polsi» [«trembler les veines et les pouls»], selon l’expression de Dante (Enfer, I, 90). Mais ce serait se faire d’étranges illusions que de penser pouvoir le réduire à quelque «formule» que ce soit, en dissertant sur l’«insuffisance» des moyens qui sont encore et toujours à disposition de ceux qui ont accès à l’initiation maçonnique - ce qui n’est, le plus souvent, qu’un prétexte inconscient pour éviter d’entreprendre un travail qu’on devine destiné à permettre le dépassement, inévitablement pénible, de ses propres attachements individuels.

  19. R. Guénon, Initiation et Réalisation spirituelle, «Doctrine et méthode», cit., p. 137. Afin d’éviter toute méprise, il faut rappeler que l’«obtention de la pure Connaissance» est le but ultime de l’initiation en tant que telle, qu’elle se rapporte aux «petits mystères» ou aux «grands mystères». Dans le premier cas, étant donné la nature de ceux qui sont qualifiés pour s’engager dans cette voie, il sera nécessaire d’accomplir un travail préparatoire plus long, alors que ce travail pourra être réduit à l’essentiel dans le second cas. Mais une fois que l’on est parvenu de façon effective dans la «Chambre du Milieu», toute distinction devra forcément disparaître et l’on ne pourra se référer uniquement qu’à la «Voie». Voir à ce propos ce passage de la Divine Comédie qui se rapporte au moment où Dante va arriver au sommet de la montagne du Purgatoire qui représente le terme des «petits mystères», et où Virgile lui adresse les mots suivants: «iTratto t’ho qui con ingegno e con arte;/ lo tuo piacere omai prendi per duce;/ fuor se’ de l’erte vie, fuor se’ de l’arte» (Purg., XXVII, 130-32) [«Je t’ai conduit jusqu’ici par ma science et mon art;/ prends désormais ton plaisir pour guide;/ tu es sorti des chemins ardus et étroits, tu es affranchi de l’art»; traduit d’après A. Masseron, cit.].




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