|
|
Doctrine et méthode maçonniques
La Lettre G n° 3, pp. 3-22
(Extraits)
Que l’on puisse parler de «méthode maçonnique»
pourra paraître par trop évident, s’agissant
d’une notion généralement admise, du moins à première
vue. Mais cela ne veut pas dire pour autant que
le fait d’adopter aussi couramment cette expression
s’accompagne toujours d’une compréhension suffisante
de ce qu’elle recouvre, même de la part de
ceux qui en reconnaissent manifestement l’importance
dans la voie maçonnique. Sans parler de ceux
qui, faisant preuve d’une attitude «dogmatique» aussi
étrange que contradictoire, vont jusqu’à en méconnaître
l’existence, sans s’apercevoir que, par là,
ce n’est pas une prétendue «lacune» de l’initiation
maçonnique qu’ils stigmatisent, mais tout simplement
les limites de leur «horizon intellectuel».
En ce sens, les singulières prises de position de
Jean Reyor qui, dans sa prétention de mener à son
«aboutissement» l’oeuvre de René Guénon après sa
mort, affirmait avec une surprenante assurance que
la Maçonnerie «ne transmet plus aucun enseignement
doctrinal et aucune méthode»[1], nous paraissent
très symptomatiques. Ce qu’il nous importe
de souligner ici, au-delà des individualités qui se font
les supports de cette thèse, c’est non seulement le
manque manifeste de fondement de cette dernière,
comme nous essaierons de le montrer par la suite,
mais en outre sa prétention de s’appuyer sur les données
exposées par René Guénon dans son oeuvre
alors qu’elle fait très exactement le contraire en réalité,
au point que l’on pourrait parler à ce propos
d’une forme grotesque et paradoxale de «Maçonnerie
antimaçonnique». L’abîme qui sépare les positions
de Reyor de ce que R. Guénon a maintes fois
répété ressort déjà très clairement de ce passage tiré
des Aperçus sur l’Initiation[2]: «[...] les formes sensibles qui
sont en usage pour la transmission de l’initiation extérieure
et symbolique [ont], même en dehors de leur rôle
essentiel comme support et véhicule de l’influence
spirituelle, leur valeur propre en tant que moyen d’enseignement;
à cet égard, on peut remarquer (et ceci nous
ramène à la connexion intime du symbole avec le rite)
qu’elles traduisent les symboles fondamentaux
en gestes, en prenant ce mot au sens le plus étendu
[...], et que, de cette façon, elles font en quelque sorte
“vivre” à l’initié l’enseignement qui lui est présenté, ce qui
est la manière la plus adéquate et la plus généralement applicable
de lui en préparer l’assimilation, puisque toutes
les manifestations de l’individualité humaine se traduisent
nécessairement, dans ses conditions actuelles
d’existence, en des modes divers de l’activité
vitale» [souligné par nous]. On remarquera que
Guénon se réfère ici exclusivement aux rites d’initiation,
dont la nature intrinsèquement «doctrinale», commune à tous les symboles et à tous les rites,
suffit par elle-même à réfuter les imprudentes assertions
de Reyor[3]. Nous aurons l’occasion de revenir
plus loin sur les raisons de ce que nous venons d’affirmer.
Quant à la «doctrine maçonnique», son rôle, précisément
envisagé en rapport avec la «méthode»,
semble beaucoup moins évident et reconnu, de sorte
qu’on en arrive parfois et plus fréquemment que
dans le cas de la «méthode» à nier ouvertement qu’il
puisse exister quelque chose à quoi cette expression
puisse se rapporter. Nous pensons que, s’il l’on faisait
en sorte de déblayer le terrain des multiples
équivoques qui se sont accumulées sur cette question,
souvent pour des raisons non désintéressées,
on s’apercevrait sans peine que la «doctrine maçonnique» n’est pas seulement une possibilité, mais
une nécessité. Nous dirons même plus: sans une doctrine
et une méthode, nous estimons que l’on ne
peut pas parler de voie initiatique en général, et de
voie maçonnique en particulier. Entendons-nous
bien: si ceux qui nient l’existence d’une telle doctrine
veulent se référer aux acceptions philosophiques
ou religieuses du terme, nous n’avons rien à objecter.
Cependant, même dans cette hypothèse, ce
serait oublier le fait qu’une telle façon d’envisager
les choses implique en quelque sorte une erreur de
perspective, puisque l’on ne considère alors comme
doctrine que ce qui peut être enfermé dans les deux
catégories mentionnées, catégories qui sont toutes
deux limitées, quoique dans une mesure et pour des
raisons très différentes. Ce que l’on oublie c’est le
fait que, outre ces acceptions évidemment inadéquates
dans le cas de l’initiation maçonnique, il y en
a une autre, entièrement légitime et parfaitement
appropriée: celle de «doctrine initiatique».
René Guénon, parlant de ceux qui, ayant constaté
la présence de différents mârgas ou «voies» dans la
tradition hindoue, croyaient pouvoir en conclure
qu’il n’y avait là aucune doctrine, eut l’occasion de
clarifier les termes de la question d’une façon extrêmement
intéressante et directement liée selon nous
au sujet de la présente étude. Dans l’article «Doctrine
et méthode»[4], il observait que, «[...] quand on
parle de doctrine comme nous le faisons ici, on rencontre,
chez certains, une incompréhension complète
de ce dont il s’agit réellement [...]. Or, si cette
incompréhension se produit, c’est parce que la plupart
des Occidentaux actuels sont incapables de concevoir
une doctrine autrement que sous l’une ou
l’autre de deux formes spéciales, de qualité extrêmement
inégale d’ailleurs, puisque l’une est d’ordre
exclusivement profane, tandis que l’autre possède
un caractère vraiment traditionnel, mais qui toutes
deux sont spécifiquement occidentales: ces deux formes
sont, d’une part, celle d’un système philosophique,
et, de l’autre, celle d’un dogme religieux».
Donc, si les systèmes philosophiques sont tout à fait
inaptes à exprimer les vérités traditionnelles puisque,
du fait de leur caractère de construction individuelle
précisément érigée en système, ils ne sont
en tant que tels rattachés à aucun principe d’ordre
transcendant, les dogmes religieux quant à eux ne
sont applicables qu’à la religion proprement dite, de
sorte que leur extension à des domaines qui ne sont
pas de la compétence de celle-ci ne peut qu’être tout
à fait abusive. D’autre part, peu après le passage cité,
Guénon soulignait que, pour s’adapter aux conditions
mentales particulières de l’Occident, «la tradition
devait nécessairement y prendre cet aspect spécial,
du moins quant à sa partie exotérique. Cette dernière
restriction est indispensable, car il doit être bien entendu
que, dans l’ordre ésotérique et initiatique, il n’a jamais pu
être question de dogme, même en Occident»[5] [souligné par
nous].
La parfaite correspondance de cette dernière
phrase avec le cas de l’initiation maçonnique nous
semble lumineuse, l’initiation maçonnique relevant,
on en conviendra - à moins d’être affligé de parti
pris ou d’une incurable «cécité intellectuelle» -, du
domaine «ésotérique et initiatique»[6]. D’autre part, si
l’on prête attention à la signification des mots, on
remarquera que «doctrine» (du latin doctrina, dérivé
de docere, «enseigner») signifie simplement «enseignement».
Or, bien qu’il soit opportun d’en préciser la nature,
il nous semble incontestable qu’un
enseignement - initiatique pour être exact - est présent
dans les symboles et les rites maçonniques, enseignement
dont on pourra comprendre sans
difficulté, d’après ce que nous avons dit jusqu’ici,
qu’il devra nécessairement posséder des caractères
fort différents de ceux qui appartiennent à tout
enseignement procédant d’un point de vue profane
- philosophique ou autre -, voire même d’un point
de vue exotérique[7]. Sans vouloir en donner une
définition à proprement parler, ce qui serait
contradictoire, on peut cependant remarquer que
«l’emploi constant du symbolisme dans la transmission
de cet enseignement peut déjà suffire à le faire
entrevoir, dès lors qu’on admet, comme il est simplement
logique de le faire sans même aller jusqu’au
fond des choses, qu’un mode d’expression tout différent
du langage ordinaire doit être fait pour exprimer
des idées également autres que celles qu’exprime
ce dernier, et des conceptions qui ne se laissent
pas traduire intégralement par des mots, pour
lesquelles il faut un langage moins borné, plus universel,
parce qu’elles sont elles-mêmes d’un ordre
plus universel»[8].
Si, comme l’affirme un adage «écossais», «les symboles
voilent et enseignent les vérités les plus profondes»,
rien de tel ne pourra donc se produire en
conséquence de quelque «convention» plus ou
moins ancienne, mais bien en vertu de l’origine
«non humaine» - autrement dit supra-rationnelle -
des symboles eux-mêmes[9]. C’est là, au fond, la raison
pour laquelle le symbole, «pour qui parviendra à
pénétrer sa signification profonde, pourra faire concevoir
incomparablement plus que tout ce qu’il est possible
d’exprimer directement; aussi est-il le seul moyen
de transmettre, autant qu’il se peut, tout cet inexprimable
qui constitue le domaine propre de l’initiation, ou plutôt,
pour parler plus rigoureusement, de déposer les conceptions
de cet ordre en germe dans l’intellect de l’initié, qui devra
ensuite les faire passer de la puissance à l’acte, les développer
et les élaborer par son travail personnel, car nul ne peut
rien faire de plus que de l’y préparer en lui traçant,
par des formules appropriées, le plan qu’il aura par
la suite à réaliser en lui-même pour parvenir à la
possession effective de l’initiation qu’il n’a reçue de
l’extérieur que virtuellement»[10] [souligné par nous].
Ce que nous venons d’indiquer devrait permettre
de dégager de façon suffisamment nette la nature et
la raison d’être du symbolisme, de même que le caractère
de l’enseignement initiatique ou de la doctrine
qu’il véhicule. Il est bien évident qu’avant de
pouvoir se consacrer à la compréhension de cet enseignement
par le travail personnel il faudra y accéder[11],
ce qui suppose l’obtention préalable d’un
«rattachement», par l’initiation, à cet «archétype» («là
’ve s’appunta ogne ubi e ogne quando»[12], pour utiliser
le langage de Dante) duquel les symboles, et en réalité
toutes choses manifestées[13], tirent leur raison
d’être. Si le rattachement initiatique est une condition
nécessaire pour accéder à l’enseignement correspondant,
ce n’est cependant pas une condition
suffisante pour l’assimilation de ce dernier. En effet,
pour que l’initiation reçue puisse passer de l’état virtuel
qui était le sien au commencement à un état plus
ou moins complètement effectif - ce qui correspond
à un degré plus ou moins effectif de compréhension
de la doctrine initiatique -, il faudra acquérir,
graduellement et méthodiquement, une «nouvelle
disposition intérieure» apte à permettre une «adéquation» réelle à ce que véhicule cette initiation. Cela
présuppose nécessairement un changement de
perspective, qui consiste à abandonner le point de
vue «extérieur» ou profane pour le point de vue «intérieur»
ou initiatique[14]. Un tel changement de mentalité[15]
devra englober l’individualité tout entière, et
cela précisément en raison du fait que, «si les conceptions
initiatiques sont essentiellement autres que les
conceptions profanes, c’est qu’elles procèdent avant
tout d’une autre mentalité que celles-ci, dont elles
diffèrent moins encore par leur objet que par le
point de vue sous lequel elles envisagent cet objet; et
il en est forcément ainsi dès lors que celui-ci ne peut
être “spécialisé”, ce qui reviendrait à prétendre imposer
à la connaissance initiatique une limitation qui
est incompatible avec sa nature même. Il est dès lors
facile d’admettre que, d’une part, tout ce qui peut être considéré
du point de vue profane peut l’être aussi, mais alors
d’une tout autre façon et avec une autre compréhension, du
point de vue initiatique (car, comme nous l’avons dit
souvent, il n’y a pas en réalité un domaine profane
auquel certaines choses appartiendraient par leur
nature, mais seulement un point de vue profane, qui
n’est au fond qu’une façon illégitime et déviée d’envisager
ces choses), tandis que, d’autre part, il y a des
choses qui échappent complètement à tout point de vue profane
et qui sont exclusivement propres au seul domaine initiatique»[16] [souligné par nous].
Ce qui, de toute évidence, ressort de ce que nous
avons exposé jusqu’à présent, c’est la superficialité
de ceux qui soutiennent «dogmatiquement» qu’il
n’existe pas de doctrine maçonnique. D’autre part,
si l’on réfléchit au fait qu’une telle doctrine ne revêt
pas de forme discursive, on pourra comprendre aisément
que cette particularité permet de ne pas tomber
dans la fausse confiance que peut procurer le fait
d’accumuler dans sa mémoire quantité de notions,
même d’origine traditionnelle, et que, correctement
appliquée, elle peut aussi préserver de toute forme
de «fanatisme». Ce que nous disons n’est naturellement
pas en contradiction avec l’existence, dans la
tradition maçonnique, de textes écrits tels que les catéchismes,
les lectures, les devoirs, les «poèmes» ou
autres; dans ces cas également, il s’agit de symboles
exprimés sous forme verbale et qui doivent être
considérés comme tels. Bien sûr, il faudra être capable
ici aussi d’aller au-delà de la «lettre», sans s’attacher
aux apparences morales ou autres que peuvent
présenter des textes comme ceux-là. En effet, il
ne faudrait pas oublier qu’entre autres buts ils ont
celui d’offrir un support destiné à favoriser le réveil
de la faculté intuitive - et par là même la possibilité
de comprendre leur signification la plus profonde -
chez celui qui s’est engagé dans la voie maçonnique.
Si l’on a suffisamment prêté attention aux différent
aspects de la question que nous sommes en train
d’examiner, il devrait désormais être assez clair que
la doctrine maçonnique, fondée sur les symboles,
comporte nécessairement aussi une méthode[17]
correspondante, apte à favoriser - bien entendu non
pas de façon «automatique» et passive, mais au
contraire en vertu du travail intérieur, essentiellement
actif, de chacun[18] - le passage de l’«extérieur»
à l’«intérieur» ou, en d’autres termes, de l’initiation
virtuelle à l’initiation effective. En conséquence, tout
ce qui a trait à la méthode maçonnique devra nécessairement
viser à faciliter le développement de
cette attitude active par l’initié. Et cela devra se vérifier
en particulier au cours du «travail collectif», qui
pourra aider grandement l’initié à prendre conscience
de ses propres défauts individuels, purement
«négatifs» en eux-mêmes, et lui offrir ainsi la possibilité
de leur «rectification». D’autre part, les méthodes
de réalisation - puisque c’est de cela qu’il
s’agit - relèvent «des applications “techniques”
auxquelles la doctrine donne lieu, et qui sont traditionnelles,
elles aussi, précisément parce qu’elles sont fondées
sur la doctrine et ordonnées en vue de celle-ci, ce à quoi
elles tendent étant toujours, en définitive, l’obtention de la
pure Connaissance»[19] [souligné par nous]. [...]
Pietro Gori
notes
1. J. Reyor, À la suite de René Guénon... Sur la route des Maîtres
Maçons, Éditions Traditionnelles, Paris 1989, p. 59.
2. «De l’enseignement initiatique», Éditions Traditionnelles,
Paris, p. 206.
3. En dépit de certaines apparences, la mentalité sous-jacente
à de semblables affirmations nous paraît très proche
de celle qui est à l’origine même de la Maçonnerie moderne
ou «spéculative» créé, semble-t-il, par Anderson et Desaguliers,
lesquels, comme l’écrit R. Guénon, «firent disparaître
tous les anciens documents sur lesquels il purent
mettre la main, pour qu’on ne s’aperçût pas des innovations
qu’ils introduisaient [...]. Cependant, ils laissèrent subsister le
symbolisme, sans se douter que celui-ci, pour quiconque le comprenait,
témoignait contre eux aussi éloquemment que les textes écrits,
qu’ils n’étaient d’ailleurs pas parvenus à détruire tous» [souligné
par nous], Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage,
«À propos des signes corporatifs et de leur sens originel», Éditions Traditionnelles, Paris, tome II, pp. 72-73.
4. Initiation et Réalisation spirituelle, Éditions Traditionnelles,
Paris, p. 139.
5. R. Guénon, «Doctrine et méthode», cit., p. 141. Voir aussi
«Parole perdue et mots substitués», dans ce même numéro,
notamment p. 29.
6. Si nous insistons sur ce point, c’est parce que certains
«auteurs», pour des raisons différentes mais finalement
convergentes, ont essayé de mettre en doute la validité de
l’initiation maçonnique ou, en tout cas, d’en limiter le plus
possible la portée, en la subordonnant même à une «pratique
exotérique» spécifique, faisant ainsi preuve d’une singulière
propension à «mettre la charrue devant les boeufs».
7. Même s’il convient d’observer les différences qui séparent
ces deux points de vue, il pourra être utile de signaler
que, du point de vue initiatique, tous deux sont à considérer
comme également «profanes», bien que le second, c’est-àdire
le point de vue religieux, puisse, en vertu de son origine
traditionnelle et dans certaines conditions (dont la première
sera d’avoir une «ouverture» suffisante pour éviter de
se cristalliser dans un exclusivisme sans issue), être susceptible
d’une transposition qui lui permet de rattacher son objet
au point de vue initiatique. Cependant, il est clair qu’une
telle transposition ne pourra être effectuée que par ceux qui
sont en mesure de se placer validement dans cette perspective,
chose tout à fait impossible à ceux qui bornent leur «horizon
intellectuel» au seul domaine exotérique. D’autre part,
nous doutons fort qu’une forme religieuse qui s’obstine à
nier ce qui la dépasse - c’est-à-dire le domaine initiatique,
sur lequel du reste elle ne peut étendre nulle «juridiction» -
puisse maintenir sa propre validité relative. A ce propos, on
se souviendra des violentes invectives de Dante contre les représentants
de l’Église catholique de son époque, dont le
point de vue, déjà largement extérieur semble-t-il, pouvait
«pétrifier» ceux qui lui étaient soumis. Nous nous bornerons
ici à évoquer en ce sens la figure de Méduse dans l’Enfer,
lorsque les trois Furies hurlent ces mots: «Vegna Medusa: sì ’l
farem di smalto»(Enfer, IX, 52) [«Vienne Méduse! et alors nous le
pétrifierons»; Dante, La Divine Comédie, traduction, introduction
et notes par Alexandre Masseron, Editions Albin Michel,
Paris 1960], tandis que Virgile protège son disciple de cette
vision «mortelle».
8. R. Guénon, «De l’enseignement
initiatique», cit., p. 204.
9. S’il n’en était pas ainsi, à quoi bon se servir d’un symbolisme
plus ou moins obscur? Comment ces «vérités profondes» pourraient-elles aller au-delà de ce qu’on pourrait en
exprimer complètement avec des mots? Dans ces conditions,
ne serait-on pas en présence d’une sorte de «superstition»?
Et, s’il en était ainsi, ne serait-il pas plus logique d’abolir tout
simplement les symboles et les rites, comme certains l’ont
effectivement proposé? Indubitablement une telle façon
d’envisager les choses supposerait une ignorance complète
de la nature du symbolisme et aussi, ajouterons-nous, de la
nature de chaque être en général, puisqu’on ferait ainsi de
ce dernier un «système clos» qui ne permettrait même plus,
à la rigueur, de parler d’un «être».
10. R. Guénon, «De l’enseignement
initiatique», cit., p. 205.
11. Ce que nous disons là pourra paraître par trop évident;
si cependant nous y insistons, c’est parce que, vu le grand
nombre d’ouvrages aujourd’hui disponibles sur des sujets
maçonniques, certains pourraient prendre cet enseignement
pour une philosophie d’un genre un peu particulier et être
tentés de penser qu’ils peuvent y accéder par voie «livresque»
alors qu’en réalité, dans cette approche tout extérieure, ils
n’auront jamais affaire, même s’il s’agit de symboles véritables,
qu’à de vains simulacres. Du reste, c’est précisément sur
la base d’une semblable approche - «profane» par définition
- que de nombreux détracteurs de la Maçonnerie ont
cru pouvoir émettre des «jugements» sur l’Ordre, avec le
bien-fondé qu’on imagine aisément.
12. Par., XXIX, 12 [«Où aboutit tout espace et tout temps»; Dante,
La Divine Comédie, traduction, préface, notes et commentaires
par Henri Longnon, Collection des Classiques Garnier,
Editions Garnier Frères, Paris 1956].
13. Ce qui implique, soit dit en passant, que la manifestation
tout entière constitue elle-même un symbole. Suivant le
symbolisme «constructif» propre à l’initiation maçonnique,
la manifestation sera envisagée en tant que construction,
avec toutes les conséquences «méthodiques» que cela comporte,
la première d’entre elles étant que, par suite de la correspondance
analogique entre «macrocosme» et «microcosme», l’initié sera considéré de ce même point de vue, ce
qui signifie que le but à atteindre sera qu’il réalise en lui-même
et conformément aux possibilités qu’il possède le «Plan
du Grand Architecte de l’Univers», en situant toutes ses facultés,
initialement «dispersées», à la place qui leur convient,
de façon analogue à ce qui se passe pour la construction d’un
édifice harmonieux. Il faut toutefois préciser que l’initiation
ne saurait avoir pour but d’«attribuer» à l’initié des possibilités
qu’il ne possédait pas auparavant, ce qui serait absurde,
mais vise plutôt à lui permettre de prendre conscience de ce
qu’il est, de façon permanente et absolue, conformément à
l’adage «connais-toi toi-même». On pourrait dire que l’initiation
lui ouvre la voie lui permettant de faire passer ses potentialités
de la «puissance» à l’«acte».
14. Nous pensons que ce qui peut favoriser la «disposition»
évoquée consiste à s’efforcer avec constance d’envisager la
«vie maçonnique» non pas sous l’angle qui en fait un élément
plus ou moins singulier de la «vie ordinaire», mais sous
l’angle qui, à l’inverse, fait de tous les aspects de l’existence
autant d’éléments de la «vie maçonnique». D’autre part, si
l’on considère que les travaux en «Chambre du Milieu» ne
sont jamais clos, on pourra aisément comprendre que,
compte tenu de la position centrale que celle-ci occupe dans
l’état humain qui est le nôtre, rien de cet état ne peut lui être
extérieur, et que le cours tout entier de notre existence est
en réalité essentiellement compris dans ce «lieu très régulier
et très éclairé».
15. Cf. à ce propos: L.M., «Changer de mentalité», in «La
Lettre G», n° 1, Équinoxe d’Automne 2004.
16. R. Guénon, «De l’enseignement initiatique», cit., pp.
204-5.
17. Il pourra être utile de rappeler que le mot «méthode»
vient du grec méthodos, composé de méta, terme qui indique
le franchissement, et hodos, «voie», c’est-à-dire «chemin qui
conduit en avant, outre», et l’on peut entrevoir par là que la
«méthode maçonnique» est, au fond, identique à la «voie
maçonnique» elle-même.
18. Nous ne voulons nullement dissimuler les difficultés
d’un tel travail, qui peut faire «tremar le vene e i polsi» [«trembler
les veines et les pouls»], selon l’expression de Dante (Enfer,
I, 90). Mais ce serait se faire d’étranges illusions que de penser
pouvoir le réduire à quelque «formule» que ce soit, en
dissertant sur l’«insuffisance» des moyens qui sont encore et
toujours à disposition de ceux qui ont accès à l’initiation
maçonnique - ce qui n’est, le plus souvent, qu’un prétexte
inconscient pour éviter d’entreprendre un travail qu’on devine
destiné à permettre le dépassement, inévitablement
pénible, de ses propres attachements individuels.
19.
R. Guénon, Initiation et Réalisation spirituelle, «Doctrine
et méthode», cit., p. 137. Afin d’éviter toute méprise, il faut
rappeler que l’«obtention de la pure Connaissance» est le
but ultime de l’initiation en tant que telle, qu’elle se rapporte
aux «petits mystères» ou aux «grands mystères». Dans le premier
cas, étant donné la nature de ceux qui sont qualifiés
pour s’engager dans cette voie, il sera nécessaire d’accomplir
un travail préparatoire plus long, alors que ce travail
pourra être réduit à l’essentiel dans le second cas. Mais une
fois que l’on est parvenu de façon effective dans la «Chambre
du Milieu», toute distinction devra forcément disparaître et
l’on ne pourra se référer uniquement qu’à la «Voie». Voir à
ce propos ce passage de la Divine Comédie qui se rapporte au
moment où Dante va arriver au sommet de la montagne du
Purgatoire qui représente le terme des «petits mystères», et
où Virgile lui adresse les mots suivants: «iTratto t’ho qui con ingegno
e con arte;/ lo tuo piacere omai prendi per duce;/ fuor se’ de
l’erte vie, fuor se’ de l’arte» (Purg., XXVII, 130-32) [«Je t’ai conduit
jusqu’ici par ma science et mon art;/ prends désormais ton plaisir
pour guide;/ tu es sorti des chemins ardus et étroits, tu es affranchi
de l’art»; traduit d’après A. Masseron, cit.].
|
|