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Le rite de la «Chaîne d’union»

La Lettre G  n° 2, pp. 83-98

(Extraits)

      [...] S’agissant du sujet qui nous occupe, il convient encore de préciser que les difficultés qu’il soulève nous obligent à nous attarder, même brièvement, sur une sélection préalable des données disponibles, cela en raison de la diversité des modalités d’applications qui peuvent prévaloir ici ou là, selon les cas.

      Avant tout, il faut observer que la chaîne d’union se pratique, en général, à la clôture des Travaux du premier Degré; cependant, alors que, dans certaines Obédiences, elle s’effectue avant cette clôture, dans d’autres elle est envisagée comme une sorte de sceau rituel de la tenue et se place, de fait, après la clôture des Travaux proprement dits. Dans d’autres cas, au contraire, elle est mise en relation directe avec l’initiation et se place au moment précis où la lumière symbolique est donnée au récipiendaire; enfin, parfois on se limite à souligner le fait par une modalité spécifiquement adaptée à la circonstance[8].

      Précisons encore que, dans les Obédiences latines en particulier, la chaîne d’union se trouve généralement rattachée à la circulation du «mot de semestre»; cette modalité semble avoir été introduite au Grand Orient de France en 1773, afin d’éviter toute possible interférence de la Grande Loge de France[9].

      Quoi qu’il en soit, nous sommes probablement ici en présence d’une adjonction tardive à une base rituelle préexistante. En effet, il semble raisonnable de penser que la chaîne d’union remonte à des origines très anciennes et, en ce sens, nombre d’auteurs suggèrent qu’elle pourrait remonter au Compagnonnage, où elle serait connue sous la dénomination de «chaîne d’alliance». Il est encore possible que, parmi les anciens Opératifs, et comme l’avance Francisco Ariza[10], ce même rite ait eu pour rôle de constituer un support pour la formulation collective rythmée d’une invocation sacrée; cette hypothèse est intéressante en ce sens qu’elle pourrait permettre de développer de nombreuses considérations en rapport avec le véritable caractère de l’ancienne Maçonnerie. En tout cas, il convient de retenir que cela n’a rien d’impossible si l’on considère que René Guénon affirmait expressément que «le Nom divin invoqué plus particulièrement par Abraham a toujours été conservé par la Maçonnerie opérative»[11]. Pour notre part, nous ajouterons que la réunion de ces deux éléments – chaîne d’union et invocation –, même si elle ne peut pas être «prouvée», ne manque pas d’être suggestive, compte tenu du fait qu’il existe d’autres voies initiatiques – telles certaines turuq islamiques – qui mettent en oeuvre, de façon plus ou moins analogue, certaines pratiques collectives d’«incantation»; et le fait qu’aujourd’hui encore on trouve des Loges qui, à partir de la chaîne d’union, ont pour usage d’adresser une sorte de prière au Grand Architecte de l’Univers pourrait, peut-être, représenter le souvenir lointain et comme tombé en désuétude, de cette hypothétique pratique opérative[12].

      Indépendamment des différences que l’on peut observer çà et là, et qui peuvent, dans certains cas, attester de la présence d’éléments étrangers à la forme rituelle, on constate de toute façon l’invariabilité d’un point qui nous semble mériter toute notre attention: nous voulons parler de la configuration corporelle de la chaîne d’union, configuration qui semble s’être conservée partout sans altérations. A cet égard, sachant que ce rite est en lui-même une sorte de «symbole agi», mis en oeuvre et actualisé à chaque opportunité par l’ensemble des participants à la tenue, il nous semble légitime de considérer que l’étude de ce support formel peut représenter le chemin le plus appropriée pour s’approcher de son sens réel et le plus profond, cela sans courir le risque de s’égarer dans le labyrinthe de certaines adjonctions de provenance douteuse.

      Alors, suivant ce que nous venons de dire, voyons quelle forme revêt la chaîne d’union: [...]

Franco Peregrino



notes

  8. Une modalité particulièrement suggestive est la suivante: immédiatement après la clôture des Travaux, on place le néophyte «entre les colonnes» et, de cette position marginale, il assiste à la formation de la chaîne; celleci s’ouvre ensuite à l’Occident afin que le nouvel initié puisse, en dépassant le seuil, y être intégré, après quoi la chaîne se referme avec force et vigueur, ayant assimilé de façon quasi organique le nouveau maillon.

  9. Voir S. Farina, Rituali A.L.A.M., pp. 21-22. A ce propos, il convient de rappeler que, cette année-là, plus précisément le 26 juin, à la suite d’un schisme survenu à la Grande Loge de France, naquit le Grand Orient de France.

  10. «El símbolo y el rito masónico de la cadena de union«, paru dans la revue Symbolos n. 3, pp. 14-15.

  11. René Guénon, Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, T. II, p. 165.

  12. Nous ne pouvons nous empêcher de souligner l’impropriété de l’instrument choisi pour pallier la perte de cette «invocation» que détenaient vraisemblablement les anciens Maçons opératifs; en effet, lorsque l’«invocation» est d’origine purement initiatique - et il ne peut en être autrement dans le cas qui nous occupe -, loin de s’assimiler à une «prière» elle prend des caractères techniques qui en font un cas particulier d’«incantation», et nous verrons plus loin l’importance que revêt cette distinction; pour le moment, et afin d’éviter toute confusion, nous dirons toutefois que l’«invocation», telle que nous l’entendons ici, est un moyen par lequel l’«invocateur» cherche à actualiser en lui le «souvenir » ou la «mémoire» de ce qui ne peut, en aucune façon, être considéré comme extérieur à celui qui accomplit ce rite. A propos de la distinction entre «prière» et «incantation», voici ce que René Guénon écrit dans les Aperçus sur l’Initiation (ch. XXIV): «L’incantation dont nous parlons, contrairement à la prière, n’est point une demande, et même elle ne suppose l’existence d’aucune chose extérieure (ce que toute demande suppose forcément), parce que l’extériorité ne peut se comprendre que par rapport à l’individu, que précisément il s’agit ici de dépasser; elle est une aspiration de l’être vers l’Universel, afin d’obtenir ce que nous pourrions appeler, dans un langage d’apparence quelque peu “théologique”, une grâce spirituelle, c’est-à-dire, au fond, une illumination intérieure qui, naturellement, pourra être plus ou moins complète suivant les cas. Ici, l’action de l’influence spirituelle, doit être envisagée à l’état pur, si l’on peut s’exprimer ainsi; l’être, au lieu de chercher à la faire des- cendre sur lui comme il le fait dans le cas de la prière, tend au contraire à s’élever lui-même vers elle. Cette incantation, qui est ainsi définie comme une opération tout intérieure en principe, peut cependant, dans un grand nombre de cas, être exprimée et “supportée” extérieurement par des paroles ou des gestes, constituant certains rites initiatiques, tels que le mantra dans la tradition hindoue ou le dhikr dans la tradition islamique, et que l’on doit considérer comme déterminant des vibrations rythmiques qui ont une répercussion à travers un domaine plus ou moins étendu dans la série indéfinie des états de l’être. Que le résultat obtenu effectivement soit plus ou moins complet, comme nous le disions tout à l’heure, le but final à atteindre est toujours la réalisation en soi de l’“Homme Universel” [...]». Il est évident, d’après ce que nous venons de citer, que ce qui distingue «intérieurement » l’incantation de la prière est l’intention qui y préside, la finalité recherchée; de même, ce sera également cette finalité qui déterminera la différence notable que présentent «extérieurement» leurs expressions rituelles dans les deux cas. L’«invocation» quant à elle, lorsqu’elle ne vise d’autre finalité que celle que l’on attribue ici à l’incantation, ne s’en différencie que par le fait qu’elle utilise exclusivement les Noms divins, même s’il existe aussi une «invocation silencieuse » où «le silence lui-même, qui est proprement un état de non-manifestation, est par là comme une participation ou une conformité à la nature du Principe suprême» (cf. René Guénon, «Silence et solitude », in Mélanges). Cependant, contrairement à ce que l’on peut penser «du dehors», l’essentiel de la question réside non pas seulement dans le texte de l’invocation - lequel, comme nous l’avons déjà fait remarquer, peut fort bien se réduire à un seul mot -, mais surtout dans la «technique» de récitation qui, elle-même, requiert une transmission initiatique régulière, clairement impossible à obtenir par le biais d’un simple moyen écrit. Cela dit, on peut maintenant comprendre que, malheureusement, il ne suffit pas d’élever pieusement sa pensée vers le Père Eternel pour arriver à réaliser la «perfection de la connaissance métaphysique».




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