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Sur la fraternité
La Lettre G n° 1, pp. 61-76
(Extraits)
Si l’on considère le prix qui est accordé à la
fraternité dans la plupart des organisations initiatiques,
il ne semble pas dénué d’intérêt d’y
consacrer quelques mots, pour chercher à déterminer
les raisons qui sont à la racine de cette
mise en valeur. Afin de rendre notre exposé plus
simple et plus clair, nous nous limiterons ici à
examiner ce sujet en partant plus particulièrement
du point de vue des formes initiatiques occidentales,
plus familières non point à la totalité
des lecteurs mais tout au moins à une partie
d’entre eux; ceci ne veut pas dire, toutefois, que
nous ne recourrons pas à d’autres sources si cela
paraît opportun, et peut mieux illustrer notre
pensée.
En remontant aux Anciens Devoirs de la
Franc-Maçonnerie, on découvre, insérée de façon
plus ou moins voilée parmi les règles normatives
qui y sont énumérées, une indication
précieuse pour notre recherche: il y est affirmé
que «l’amour fraternel [constitue] la pierre de
fondation et la clef de voûte, le ciment et la
gloire de cette antique Fraternité»[1].
Cette formulation, à la fois concise et riche
en contenus, reflète admirablement la doctrine
traditionnelle, notamment dans son application
au domaine propre à la Maçonnerie. Les termes
qui y sont employés revêtent un caractère technique
qui, dans le cas des anciens opératifs, devait
être de nature à leur rappeler immédiatement
une série de notions liées à la pratique du
métier, mais également et surtout susceptibles,
du moins pour ceux qui y étaient aptes, d’une
adaptation tout aussi rigoureusement «technique» à l’art de la vie.
Maintenant, il est clair que l’assimilation de
l’amour fraternel à la «pierre de fondation» ne
peut pas avoir la même signification que son
assimilation à la «pierre» ou «clef de voûte», car
il y a entre les deux toute la distance qui sépare
la «virtualité» de l’«effectivité». En vérité, cette
distinction se rapporte à la nécessité de poursuivre
le développement de l’amour fraternel dès le
début et tout au long du parcours de la voie initiatique,
le Maçon étant tenu de s’efforcer de
mener à terme en lui-même l’oeuvre de construction
de l’esprit fraternel pour qu’il lui soit
enfin possible de s’établir dans l’«union parfaite
». Il est indubitable, en outre, qu’un entraînement
du mental et du comportement visant à
faire constamment prévaloir l’esprit fraternel sur
les intérêts égoïstes agit comme un «ciment» ou
comme un liant entre chaque membre de
l’organisation initiatique, en garantissant une
cohésion plus ou moins grande du lien fraternel
selon le degré de maturité atteint par chacun[2].
Il s’agit, en fin de compte, d’un processus
tout intérieur qui ne peut que trouver sa correspondance
dans une pratique méthodique propre
à conduire vers la réalisation initiatique. A
ce propos, il est bon de rappeler que les Anciens
Devoirs fournissent une certaine règle de vie qui
recommande, entre autres, d’«éviter toutes les
disputes et questions, toutes les médisances et
calomnies, ne permettant aux autres de diffamer
quelque honnête frère que ce soit, mais défendant
son caractère et lui consacrant les meilleurs
offices pour autant que le consente votre honneur
et votre confiance, sans plus»[3].
Mais, au-delà des normes transmises par
écrit dans les documents qui nous sont parvenus,
normes désormais accessibles dans divers
ouvrages publiés, il y a aussi dans les Anciens
Devoirs une ouverture explicite à des «devoirs»
communicables «par une autre voie», ce qui
peut faire allusion à quelque chose de beaucoup
plus approprié au caractère strictement «réservé
» et plutôt personnel que revêt une méthode
de réalisation initiatique, dont ne peuvent
tout au plus transparaître à l’extérieur, cristallisées
dans un écrit, que des indications touchant
à des applications d’ordre général et qui, de ce
fait, sont considérées en quelque sorte comme
relativement exotériques. [...]
Franco Peregrino
notes
1. D’après les Antichi Doveri, Costituzione e Regolamento del Grande Oriente d’Italia, 2002, p. XIII.
2. L’analogie établie dans les Anciens Devoirs entre l’amour
fraternel et le «ciment» permet une autre interprétation,
plus profonde, qui renvoie à l’Esprit: en fait, la
manifestation tout entière n’existe que grâce à Son «action
de présence», alors que Son retrait implique, inéluctablement,
que «la chair quitte les os».
3. D’après les Antichi Doveri, Costituzione e Regolamento del Grande Oriente d’Italia, ibid.
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