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En voyage pour aller où?

La Lettre G  n° 12, pp. 21-34

(Extraits)

      Le thème du «voyage initiatique» est aussi vaste que celui de la «voie initiatique», l’un et l’autre n’étant, en réalité, qu’une seule et même chose envisagée à partir de points de vue différents. Dès lors, nous nous proposons d’aborder ce sujet en renonçant d’emblée, et bien volontiers, à toute prétention à la systématisation et à l’exhaustivité, généralement peu conciliables avec des questions d’ordre ésotérique, pensant plus utile de nous limiter à un bref aperçu de caractère rituel sur le thème du voyage tel que développé en Franc-Maçonnerie.

      Le premier lien avec ce thème, et aussi le plus immédiat, ressort des «épreuves» que contiennent les rituels d’initiation au grade d’Apprenti et à travers lesquelles le récipiendaire est purifié par la Terre, l’Air, l’Eau et le Feu avant d’arriver au moment du Fiat Lux qui marquera son passage «des ténèbres à la lumière»1. Les trois dernières de ces épreuves se présentent explicitement comme de véritables «voyages» qui préfigurent le travail intérieur de l’initié, auquel il est demandé d’éliminer graduellement toutes les «scories» qui constituent son fardeau profane, en commençant par les plus grossières pour arriver peu à peu aux plus subtiles et insidieuses. Mais la première épreuve elle-même, c’est-à-dire celle du Cabinet de Réflexion qui est en correspondance analogique avec l’élément Terre2, peut également être considérée comme un voyage, puisque c’est à l’intérieur de ce lieu que s’effectue cette «descente aux Enfers» qui se situe entre la mort initiatique et la «seconde naissance», descente au cours de laquelle l’être devra épuiser définitivement certaines possibilités inférieures, faute de quoi elles rendraient impossible la poursuite de son parcours3.

      À propos de la «descente aux Enfers», René Guénon a souligné le rapport qui unit le labyrinthe de Crète représenté sur les portes de l’antre de la Sybille de Cumes et l’épreuve initiatique que constitue le voyage dans le monde souterrain auquel cet antre donne accès, voyage au terme duquel les élus pourront finalement voir la «lumière» initiatique4. Mais cette analogie ne peut pas être considérée comme une identité: en effet, puisque la «descente aux Enfers» s’effectue précisément à l’intérieur de la caverne souterraine, le labyrinthe figuré sur les portes de celle-ci ne peut que constituer une étape préliminaire du «voyage», étape qui précède ce que symbolise le Cabinet de Réflexion dans l’initiation maçonnique en tant que parcours que l’aspirant accomplit dans les «ténèbres extérieures» avant d’arriver aux portes du Temple.

      Cette dernière observation n’est pas dénuée d’échos éminemment pratiques: il arrive en effet, malheureusement, que le parcours de «probation» des aspirants à l’initiation maçonnique soit considéré par certains comme une simple question bureaucratique, qu’il faut accélérer et faciliter au plus haut point. Une telle attitude est avant tout, nous semble-t-il, absolument incompatible avec la nécessité d’une réflexion adéquate sur l’importance de l’engagement que l’aspirant se prépare à prendre car, si cette réflexion est correctement menée par ceux qui ont la charge de la présentation et des «enquêtes», elle devrait plutôt conduire le candidat à une purification préalable des aspects les plus évidemment incompatibles avec la voie dans laquelle il demande à entrer. Il faut rappeler que cette purification préalable trouve un équivalent rituel précis dans ce qu’on appelle le «dépouillement des métaux» qui, ayant lieu avant l’entrée dans le Cabinet de Réflexion, devrait correspondre, selon le symbolisme que nous avons illustré, au parcours du labyrinthe extérieur5.

      En outre, on ne peut ignorer que toute forme de laxisme à l’égard de ceux qui «frappent à la porte» s’oppose aux évidentes précautions défensives que toute organisation initiatique se doit de prendre pour éviter les infiltrations d’éléments non qualifiés: à ce propos, on pourrait observer que le labyrinthe assure également une fonction défensive bien connue, plus précisément une fonction de «sélection», son parcours interdisant l’accès du «lieu sacré» à ceux qui ne possèdent pas la lucidité et la constance requises pour ne pas s’égarer dans ses méandres ou retourner sur leurs pas. Réduire l’importance de ce «voyage» préliminaire, ou le faciliter outre mesure, équivaut donc à ouvrir aussi les portes de la «descente aux Enfers» à des éléments non qualifiés, impressionnables ou déséquilibrés, et expose au risque qu’une telle «descente» ne se transforme en une véritable «chute dans le bourbier», pour employer une expression symbolique tirée des Mystères d’Éleusis, c’est-à-dire, en d’autres termes, n’aboutisse à l’effondrement tout court de l’être dans les possibilités inférieures du domaine psychique, avec des résultats potentiellement désastreux aussi bien pour la victime d’une telle imprudence que pour l’organisation qui s’en rend responsable. [...]

Giovanni Testanera



notes

  1. Le contact avec les éléments, constituants incorruptibles de toutes choses, permet à l’initié d’atteindre le degré de pureté nécessaire à ce qu’il puisse recevoir la «lumière» initiatique, en vertu du principe qui veut que le mental prenne la forme des objets qu’il perçoit, tout comme la lumière prend celle des objets qu’elle éclaire, ou le métal fondu celle des moules dans lesquels il est versé. Cf. Panchadasi, IV, 29.

  2. Remarquons au passage que l’ordre dans lequel les épreuves initiatiques maçonniques sont énumérées dans les rituels écossais les plus répandus actuellement (Terre, Air, Eau et Feu), diffère aussi bien de l’ordre qu’on pourrait dire de «réabsorption» des éléments (Terre, Eau, Feu et Air), inverse de celui de leur production, que de l’ordre qui énumère les éléments du plus «tamasique» au plus «sattwique» (Terre, Eau, Air et Feu. Cf. dans ce même numéro, R. Guénon, «La théorie hindoue des cinq éléments»), et reprend, en l’inversant, la genèse qu’en donne l’Alchimie où le Feu, élément actif ou masculin, agit sur l’Eau, élément passif ou féminin, pour produire l’Air et la Terre. Nous devons toutefois observer qu’il existe aussi des rituels où l’ordre de succession des épreuves initiatiques (Terre, Eau, Air et Feu) va exactement à l’inverse de l’ordre «hiérarchique», ce qui exprime la nécessité de partir du plus «épais» pour aller jusqu’au plus «subtil» lors de l’opération qui consiste à «dégrossir la pierre».

  3. À l’extrême opposé, le Fiat Lux qui suit les épreuves initiatiques pourra par contre être relié à l’Éther, ou quintessence, en correspondance analogique avec le son et, dans ce contexte, placé dans une relation particulière avec le Verbe, ou Parole divine, vibration initiale en vertu de laquelle les possibilités spirituelles de l’être commencent à s’organiser, passant de l’état de pure potentialité chaotique à celui d’une virtualité que le travail initiatique devra actualiser (cf. R. Guénon, Aperçus sur l’Initiation, Éditions Traditionnelles, 1976, ch. XLVI et ch. XLVII).

  4. Cf. R. Guénon, Symboles de la Science sacrée, nrf Gallimard, 1977, ch. XXIX. Comme nous le verrons mieux par la suite, d’un autre point de vue le labyrinthe représente le parcours complet de la voie, et son centre une image ou un reflet du véritable «Centre du Monde»: c’est pourquoi, même sur le plan exotérique, les labyrinthes tracés sur le dallage de certaines cathédrales du Moyen Âge sont appelés «chemin de Jérusalem», et leur parcours est considéré comme un substitut du pèlerinage en Terre Sainte (cf. R. Guénon, op. cit., ch. LXVI, p. 374, note 3 et Le Roi du Monde, nrf Gallimard, 1973, ch. XI, p. 90, note 2).

  5. On peut ici observer que la phase de sacralisation de ceux qui se préparent aux rites du pèlerinage islamique comporte l’abandon de tout vêtement non compatible avec l’état de simplicité et de pureté originelle, et qu’elle prévoyait initialement l’interdiction de porter sur soi quelque objet métallique que ce soit. Dans ce cas également il s’agit d’une «purification» préliminaire à l’entrée dans le «lieu sacrée», qui pourra s’entendre dans un sens exotérique ou ésotérique, selon le point de vue de celui qui accomplit le rite.




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