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Le développement de la raison

La Lettre G  n° 11, pp. 19-30

(Extraits)

      [...] Selon la fameuse définition aristotélicienne de l’homme comme «animal raisonnable», la raison peut être considérée comme la faculté de connaissance propre et spécifique à l’individu humain, celle qui le caractérise en le différenciant des autres êtres. Du point de vue traditionnel en général, et initiatique en particulier, il est essentiel de faire la distinction entre la raison, faculté purement individuelle de connaissance discursive et médiate, et l’intellect, faculté d’ordre universel et de nature supraindividuelle, apte à s’identifier avec son objet de façon intuitive et immédiate. La méconnaissance de cette distinction et la réduction de l’intelligence à la seule raison, devenues courantes en Occident après Descartes, ont conduit à la disparition progressive de l’idée même de connaissance métaphysique[2] , la connaissance des réalités d’ordre universel présupposant dans l’être l’existence d’une faculté apte à pénétrer le domaine des principes ultimes de la réalité, éternels et immuables, en soi inaccessibles à travers une faculté limitée au domaine individuel comme la raison.

      Une fois rappelée la distinction fondamentale entre rationalité et intellectualité, il convient toutefois d’observer que la simple raison humaine, si dépréciée des continuateurs des philosophies néo-spiritualistes et psychanalytiques, représente en milieu initiatique un moyen bien plus adéquat et constructif que les formes d’intuition d’ordre infra-rationnel que nos contemporains prennent souvent pour d’authentiques manifestations de la réalité «transcendante». Pour justifier cette affirmation – qui devrait être rappelée plus souvent, même en milieu maçonnique – nous devons avant tout restituer à la raison le rôle qui est le sien suivant les doctrines traditionnelles, c’est-à-dire celui d’une faculté capable de recevoir de l’intellect pur un reflet de l’universalité des principes métaphysiques et d’élaborer des concepts généraux à partir des données fournies par les sens. Selon les doctrines hindoues, le «mental» (manas), qui comprend la raison et aussi la mémoire et l’imagination, occupe une position intermédiaire entre les facultés de sensation (jnanendriyas) et d’action (karmendriyas) et l’intellect (Buddhi ou Mahat) auquel il est rattaché à travers le sentiment du «moi» (ahankara). Cette position explique la distinction qu’opère saint Augustin entre ratio superior et ratio inferior[3] et celle que fait la scolastique entre raison spéculative et raison pratique[4], la première visant à la recherche de la vérité et la seconde à la transformation du monde matériel et à l’action conforme au sens moral. Dans le Vêdânta on parle à ce propos d’une double orientation du mental[5] qui, lorsqu’il est tourné vers l’extérieur, subit passivement l’enchaînement au samsâra, alors que, tourné vers l’intérieur, il permet à l’être de s’engager sur la voie de la Délivrance: il est comparé à l’eau, en elle-même sans saveur et prenant celle qui caractérise ce à quoi elle est associée.

      Cette assimilation du mental à l’eau, élément passif en rapport symbolique avec la lune comme le feu l’est avec le soleil, nous amène à un autre aspect de manas, c’est-à-dire à celui qu’exprime l’assimilation de la connaissance rationnelle à la lumière lunaire et de l’intuition intellectuelle à la lumière solaire[6]. Selon ce symbolisme, le mental illuminé oriente ses initiatives sous la direction des principes qu’il reçoit de l’intellect supérieur, alors que le mental complètement absorbé par les opérations de la «raison pratique» – ou obnubilé par les suggestions du domaine infra-rationnel – manifeste son côté obscur et chaotique. Pour le dire de façon figurée, la «réflexion», dans sa double signification d’interaction de la lumière avec la matière et d’élaboration rationnelle, ne peut aboutir à une représentation correcte que si son support est adéquat: en l’occurrence comme un lac qui réfléchit l’image exacte et brillante du soleil s’il est d’huile et pur, alors qu’il renvoie un reflet déformé et assombri quand son eau est houleuse et mêlée de boue.

      Un symbolisme différent, mais dont on peut tirer les mêmes conclusions, est celui qu’illustre la Katha Upanishad: «Conçois le Soi [ou “personnalité”] comme seigneur [maître] du char, et le corps comme char. Conçois l’intellect comme aurige, et le mental [l’esprit], en vérité, comme rênes. Les sens sont appelés les chevaux; les sens conçus comme chevaux, (connais [conçois]) les objets [des sens] comme pistes. Les gens de la discrimination appellent le Soi [comme] celui qui bénéficie des fruits quand Il est associé au corps, aux sens et à l’esprit. Mais les sens d’un [être dont] l’intellect, s’il est toujours associé à un mental non contrôlé, est privé de discrimination, sont indisciplinés comme les chevaux emballés d’un aurige. Mais de cet (intellect) qui – du fait d’être toujours associé à un mental dompté – est doté de discrimination, les sens sont sous le contrôle comme les bons chevaux de l’aurige [capable]. […] L’homme […] qui a pour aurige une intelligence capable de discrimination, et qui tient sous son contrôle les rênes du mental, arrive au bout du parcours; là est le siège le plus élevé de Vishnu»[7]. Dans ce cas également le mental est considéré comme un élément passif (les rênes) vis-à-vis de l’intellect (le conducteur), mais actif à son tour vis-à-vis des sens (les chevaux). L’«impulsion» transmise par le conducteur-intellect à la partie du mental qu’il «tient entre ses mains» – identifiable à la raison spéculative – doit parvenir à la partie sensible de l’individu représentée par les chevaux, et, pour aboutir, cette «impulsion» ne doit trouver aucun obstacle dans les autres éléments du mental, à savoir la raison pratique, la mémoire et l’imagination. En d’autres termes, le succès de cette «transmission» présuppose l’accomplissement d’un processus de purification du mental tout entier, accomplissement qu’il serait naïf de croire réalisable en s’appuyant sur le seul domaine rationnel même si, en dernière analyse, le but à atteindre est précisément le contrôle parfait de toutes les facultés individuelles par la ratio superior, à son tour inspirée et guidée par l’intellect transcendant.

      L’importance du contrôle du mental et de son activité de vigilance sur les sens se mesure, dans l’image du char de la Katha Upanishad, par la différence qui sépare l’échec de la course et la réalisation de l’objectif, que Shankarâchârya, dans son commentaire, identifie au «but le plus élevé que l’on puisse atteindre au-delà du courant du monde [manifesté]».Tout cela paraîtra sans doute étrange à ceux qui émettent des réserves sur l’importance de l’exercice de la maîtrise de soi et de la purification du mental en vue de la réalisation initiatique, ou qui croient que ces pratiques ne sont que de simples étapes préliminaires destinées à laisser rapidement place à des «expériences» extatiques considérées comme la véritable «moelle» de l’ésotérisme. Mais, quoi qu’en pensent la plupart de nos contemporains, l’ésotérisme n’a rien à voir avec les expérimentations ou les fantaisies en tout genre, ni avec la recherche de phénomènes ou de pouvoirs plus ou moins extraordinaires. Au contraire, son but est de ramener l’individualité à l’équilibre parfait qui résulte de la neutralisation de toutes les tendances opposées qui agissent en elle, et, au-delà, à rendre à l’être la conscience de son identité avec le Principe. Et, pour se convaincre que tel est précisément le but de la voie initiatique, une seule chose est nécessaire: laisser parler les symboles.

      La raison illuminée par l’intellect est symbolisée en Maçonnerie par Minerve qui, placée à l’Orient[8] entre le soleil et la lune, trouve place, dans le Temple, à côté du Vénérable, régulateur et guide du microcosme de la Loge. Son caractère féminin et lunaire, souligné d’ailleurs par le fait d’avoir comme emblème un oiseau nocturne comme la chouette, en font l’image parfaite du mental réceptif et ouvert à la présence spirituelle qui opère au cours des travaux maçonniques et par leur intermédiaire[9]. Le rôle central que la raison bien dirigée joue dans la voie initiatique maçonnique est en outre souligné par l’identification qu’établissent les anciens manuscrits opératifs entre la Maçonnerie et la Géométrie, c’est-à-dire, littéralement, la science qui «mesure la terre»: et l’idée de mesure (latin mensura) est également rattachée à la même racine «man» ou «men» qui désigne la faculté rationnelle[10]. À ce propos nous ne pouvons ignorer que les peuples anciens assimilaient la «mesure de la terre» au processus de construction universelle accomplie par le Dieu Géomètre que les Grecs identifient à Apollon et les Hindous à Vishwakarma et Vishnu, dont les «trois pas» mesurent les «trois mondes» en réalisant la manifestation universelle[11]. Il s’agit là du même développement de l’«ordre» à partir du «chaos», développement que l’initié est appelé à accomplir dans l’ordre microcosmique en suivant les traces de l’action du Grand Architecte de l’Univers dans l’ordre macrocosmique, et le «fiat lux » qui mesure le cosmos en dissipant les ténèbres de l’indistinction correspond dans ce cas à l’initiation, point d’origine à partir duquel le mental du récipiendaire devra s’efforcer avec constance de s’inspirer du «Dieu qui est en lui» jusqu’au moment où, parvenu à la réalisation effective de la maîtrise, il pourra répandre à l’extérieur la lumière de la sagesse.

      Mais la «rationalité» de la voie maçonnique ressort surtout – ou le devrait peut-être dans certains cas – de la conception de ses travaux rituels, où la circulation de la parole et la disposition du Temple servent constamment de points d’appui propres à illustrer la façon dont les principes métaphysiques trouvent une application rationnelle dans le domaine d’une science exacte comme le symbolisme. En outre, la diversité des rituels maçonniques aide l’initié à comprendre non seulement que l’immutabilité des principes n’est pas un obstacle au développement des applications relatives et contingentes les plus adaptées à la diversité des circonstances et des époques, mais aussi que la raison correctement dirigée impose, s’il l’on peut dire, ces adaptations, puisqu’il n’y a rien de rationnel dans le fait de vouloir appliquer mécaniquement les mêmes règles et les mêmes langages à des hommes de nature et de tempérament différents.

      Si donc nos contemporains semblent avoir presque complètement perdu de vue les règles fondamentales qui président à la construction harmonique et complète des individus et des collectivités, ce n’est assurément pas parce qu’il leur manque les «instruments du métier» permettant de mener à terme une œuvre semblable: et, de cela, nous devons être reconnaissants à nos prédécesseurs, y compris aux «porteurs de reliques» qui, même s’ils n’avaient parfois qu’une faible conscience de l’importance de leur rôle, ont cependant obéi au devoir de transmettre aux générations suivantes ce qu’ils avaient reçu en dépôt de leurs prédécesseurs, souvent sans en profiter eux-mêmes, mais évitant ainsi que cet héritage ne se dissipe à jamais.

      Nombreux sont ceux qui considèrent qu’au vu du déséquilibre où verse le monde moderne cet héritage ne pourra pas perdurer longtemps en l’état de relative quiétude qui le caractérise depuis quelques temps, mais qu’il devra ou bien porter ses fruits ou bien se résoudre à disparition complète. Pour notre part, nous nous limitons à observer la présence de certains signes qui, trop dispersés çà et là, ne semblent pas encore susceptibles de conduire à un véritable réveil, mais ne peuvent assurément pas être ignorés.

      Certes, si tous les Maîtres Maçons étaient véritablement capables de «rassembler ce qui est épars» à l’intérieur et à l’extérieur d’eux-mêmes, conformément à ce qu’exige leur degré, nous ne pourrions nullement douter du résultat final, quelles que soient les circonstances extérieures où la Maçonnerie de demain aura à opérer. Mais pour parvenir à ce degré – en lui-même très haut – de réalisation effective, la condition essentielle est de développer la raison sous la maîtrise de l’intellect, parce que ce n’est que grâce à cette faculté que le Maçon, s’engageant à chaque instant de sa vie à sacrifier l’agréable à l’utile et l’utile au vrai, peut arriver à transformer au fil du temps et par les instruments de l’Art, la «spéculativité» en «opérativité» ou, pour s’exprimer autrement, à passer «de l’illusion à la réalité».

Giovanni Testanera



notes

  2. C’est là un des tournants fondamentaux du parcours qui a conduit la mentalité occidentale au présent état de confusion: «Nier ou ignorer toute connaissance pure et supra-rationnelle, c’était ouvrir la voie qui devait mener logiquement, d’une part, au positivisme et à l’agnosticisme, qui prennent leur parti des plus étroites limitations de l’intelligence et de son objet, et, d’autre part, à toutes les théories sentimentalistes et volontaristes, qui s’efforcent de chercher dans l’infra-rationnel ce que la raison ne peut leur donner. En effet, ceux qui, de nos jours, veulent réagir contre le rationalisme, n’en acceptent pas moins l’identification de l’intelligence tout entière avec la seule raison, et ils croient que celle-ci n’est qu’une faculté toute pratique, incapable de sortir du domaine de la matière» (R. Guénon, Orient et Occident, Éditions Véga, Paris, 1964, première partie, ch. 1er, «Civilisation et progrès», p. 20.

  3. Cf. Agostino d’Ippona, De Trinitate, XII, 3.

  4. Cf. Thomas d’Aquin, Commentum in Quatuor Libros Sententiarum Magistri Petri Lombardi, III, d. 35, q. 1, a. 3, sol. 2.

  5. Cf. «La lampada della conoscenza non-duale (Advaita Bodha Dîpika)», III, paru dans la «Rivista di Studi Tradizionali», n° 65, juillet-décembre 1986.

  6. Cf. R. Guénon, Symboles de la Science sacrée, nrf Gallimard, 1962, ch. LXX, «Coeur et cerveau», p. 401: «Ce n’est pas sans motif […] qu’une même racine man ou men a servi, dans des langues diverses, à former de nombreux mots qui désignent d’une part la lune (grec mênê, anglais moon, allemand Mond), et d’autre part la faculté rationnelle ou le “mental” (sanscrit manas, latin mens, anglais mind), et aussi par suite, l’homme considéré plus spécialement dans la nature rationnelle par laquelle il se définit spécifiquement (sanscrit mânava, anglais man, allemand Mann et Mensch)».

  7. D’après Conoscenza e Morte secondo la Dottrina Indù (Katha Upanishad), commentaire de Shrî Shankarâchârya et Gloses d’Ananda K. Coomaraswamy, III, 3-6, 9, Luni Editrice, Milano-Trento, 1998.

  8. Cf. P. Gori, «Minerve à l’Orient», paru dans «La Lettre G» n° 8, Équinoxe de Printemps 2008.

  9. Notons également que le nom de Minerve (ou Menerva) contient la même racine que le mot mens qui désigne le mental, et que l’Athéna hellénique, qui lui est identifiée, est directement sortie du cerveau de Zeus.

  10. Cf. R. Guénon, Symboles de la Science sacrée, op. cit., ch. LXX.

  11. Cf. R. Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, nrf Gallimard, ch. III, «Mesure et manifestation».






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