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Le symbolisme de la «Veuve»

La Lettre G  n° 10, pp. 57-66

(Extraits)

      L’expression «fils de la Veuve» est bien connue dans la Maçonnerie. Elle désigne, en général, l’ensemble de ceux qui ont eu accès à l’initiation maçonnique et qui se trouvent ainsi unis par cette caractéristique commune. Cela devrait permettre de définir clairement le type de «fraternité» qui lie les initiés entre eux, pour peu, évidemment, qu’on ait idée de ce que représente la «Veuve» en question. Plus précisément, comme nous essayerons de le montrer dans cette étude, cette expression ne peut s’appliquer pleinement qu’à ceux qui ont atteint le grade de Maître. Pour l’instant nous nous limiterons à observer que, dans le symbolisme maçonnique, toute chose doit avoir une raison d’être précise conformément aux lois générales du symbolisme, lois qui ne se prêtent nullement à des interprétations où l’imagination entre en jeu, ce qui ne peut que dénaturer totalement leur portée et leur signification. Il en va de même, selon nous, pour des expressions comme celle que nous venons d’employer et qui n’ont pas à être considérées comme plus ou moins «folkloriques» ou peu dignes d’être examinées dans leur signification profonde.

      Nous pouvons dès lors observer qu’exception faite de ce qui concerne le «tronc de la Veuve», le symbolisme en question prend un spécial relief dans le rituel d’initiation au grade de Maître, où la couleur noire revêt une importance particulière notamment en rapport avec le «voile de la Veuve». De plus, ce symbolisme de la couleur noire est généralement mis en parallèle avec la mort d’Hiram, et la «chambre» d’initiation au troisième grade est en effet considérée comme une «chambre de deuil». De ce point de vue, tout «changement d’état» s’accomplissant dans l’obscurité[1], le noir représente la condition «substantielle» du candidat s’apprêtant à accéder à une «transformation» qui le verra renaître en tant qu’Hiram. Pour que cette transformation s’opère, il est évident qu’en sus de la «substance» ici représentée par le noir il est nécessaire qu’intervienne aussi un élément «essentiel», capable d’en ordonner les potentialités. De ce point de vue, ce qui nous semble digne de remarque c’est que le «voile» dont nous avons parlé soit parsemé des «larmes de la Veuve». Naturellement, ces larmes peuvent être mises en rapport avec la nature «sacrificielle» du rite en question, de la même façon qu’Hiram – lui aussi par ailleurs «fils de la Veuve»[2] – va, selon la «légende» du grade, vers le «sacrifice» de lui-même pour n’avoir pas voulu révéler aux «mauvais Compagnons» le «secret» de Maître. Selon nous toutefois, pour restituer dans sa plénitude la signification de ce symbole il nous semble logique de relier les «larmes» à la rosée ou à la pluie qui, par ailleurs, se rattachent au symbolisme même de la lumière. À ce propos René Guénon observe que «[…] l’une et l’autre [la lumière et la pluie] symbolisent les influences célestes ou spirituelles. Cette signification est évidente en ce qui concerne la lumière; pour ce qui est de la pluie […] il s’agit surtout alors de la descente de ces influences dans le monde terrestre […]. La lumière et la pluie ont d’ailleurs toutes deux un pouvoir “vivifiant”, qui représente bien l’action des influences dont il s’agit; à ce caractère se rattache aussi plus particulièrement le symbolisme de la rosée, qui, comme il est naturel, est étroitement connexe de celui de la pluie, et qui est commun à de nombreuses formes traditionnelles, de l’hermétisme et de la Kabbale hébraïque à la tradition extrême-orientale»[3]. Or, dans le symbole des «larmes de la Veuve», il est intéressant de relever combien cette connexion de la lumière et de la pluie est manifeste: les yeux et la faculté visuelle sont évidemment en rapport avec la lumière, tandis que les larmes le sont avec la pluie. Et du reste, si les Maçons sont «fils de la Veuve», ne sont-ils pas aussi, en même temps, «fils de la Lumière»?

      D’autre part, le symbolisme de la Veuve ne se limite pas à la seule «élévation» au grade de Maître. En effet, si le «devoir» du Maître est de «répandre la lumière et rassembler ce qui est épars», on peut relier ce «devoir» au mythe de la veuve Isis rassemblant les membres épars d’Osiris, figuration du passage de la multiplicité à l’unité[4] que tout initié doit accomplir en lui-même afin de concentrer au «point connu des seuls fils de la Veuve» les «puissances» auparavant dispersées de son être. Dans cette acception et au sens macrocosmique, Osiris représente l’«essence universelle» et Isis la «substance universelle», équivalents de Purusha et Prakriti dans la tradition hindoue, ou du Ciel et de la Terre dans la tradition extrême-orientale. Il va sans dire que ces deux aspects sont également symbolisés en Maçonnerie par le compas et par l’équerre, ce qui signifie que le Maître Maçon, «situé» en qualité de «médiateur» entre le compas et l’équerre, réunit en lui les «puissances» célestes et terrestres[5].

      Nous n’avons évoqué jusqu’ici qu’un seul des aspects que nous nous proposons de mettre en lumière, c’est-à-dire celui qui se rapporte à la nature pour ainsi dire «substantielle» de la Veuve et qui est surtout lié à l’une des significations de la couleur noire souvent attribuée à cette dernière. Nous pensons toutefois qu’il existe un autre aspect, plus «essentiel» pourrait-on dire, en rapport avec la signification supérieure du noir, comme le suggère la façon dont certains «Fidèles d’Amour» représentent la «Veuve». Niccolò de Rossi, un disciple de Francesco da Barberino, dans son sonnet «Se’ tu Dante oy anima beata» («C’est toi, Dante, ô âme heureuse»), présente Béatrice «vêtue de noir»[6]. Dans les «Documents d’Amour» de Francesco da Barberino, apparaît en troisième partie une mystérieuse donna, Constance, qui porte les vêtements d’une veuve: «Se tu savessi bene / La donna chi ell’ene / Forse poresti / Parere faresti / E chiaro trar per ch’essa / Ebbe esta gratia che nacque / con essa […]» («Dans la mesure où tu connaîtrais bien / La dame dont il s’agit / Peut-être pourrais-tu avoir un avis / Et en tirer clairement pourquoi elle / Possède cette grâce native»). L’auteur lui-même met l’accent sur la parenté de la dame Constance avec Madonna Intelligenza[7]. Ricolfi, dans les études citées en note, relève, dans le traité « Conduite et usages de dame», que «[…] la pierre précieuse ou gemme symbolise l’Intelligence humaine à son plus haut degré; à ce degré, les veuves sont au nombre de deux et opposées: l’une a pour servante Constance, et l’autre, étant inconstante, a pour servante Facometipiace (Fais-comme-il-te-plaît)»[8]. Citons encore un passage qui nous semble présenter d’intéressantes connexions avec le sujet qui nous occupe: «La “jeune fille”, la “damoiselle accomplie”, la “mariée”, la “veuve” marquent évidemment autant de degrés de la Sagesse qui a quelque peine à se faire donna chez l’initié (c’est pour cette même raison que Dante également, dans certaines de ses canzoni, appelle “jeune” la Philosophie, dame qui l’a “pris” au lieu de Béatrice»[9].

      Selon cette interprétation qui nous semble très vraisemblable, on remarquera [...]

Pietro Gori



notes

  1. Cf. R. Guénon, Aperçus sur l’Initiation, ch. XXVI, «De la mort initiatique», Éditions Traditionnelles, 1976, pp. 178-181.

  2.1 Rois, 7, 14. Du reste, différents personnages «mythiques» se trouvent dans cette condition, ce symbolisme étant assez répandu dans certaines traditions et chez certains peuples, comme par exemple dans le cas du Manichéisme ou des Macchabées (voir à ce dernier propos l’article de G. Testanera qui paraît dans ce même numéro de la revue).

  3. R. Guénon, Symboles de la Science sacrée, nrf Gallimard, 1977, ch. LX, «La lumière et la pluie», p. 343.

  4. Cf. R. Guénon, ibidem, ch. XLVI, «Rassembler ce qui est épars», pp. 283-287.

  5. Cf. R. Guénon, La Grande Triade, nrf Gallimard, 1957, ch. XV, «Entre l’équerre et le compas», pp. 128-134.

  6. A. Ricolfi, Studi sui « Fedeli d’Amore »;, Luni Editrice, Milan, 2006, p. 158, note 17.

  7. Ibidem, p. 56, note 18.

  8. Ibidem, p. 57, note 19.

  9. Ibidem, p. 61.




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